On s’assoit. On pose les mains sur la table. On regarde le bois. Et on parle d’elle. Anne Cormac. Un nom d’Irlande, un nom qui sonne comme une pierre qu’on jette dans l’eau grise.
Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.
Au début, il n’y a pas de mer, pas de grand large. Il n’y a qu’un ciel bas, celui de Kinsale, à la fin du dix-septième siècle, vers 1697. C’est une histoire de lignes droites qu’on refuse de suivre, mais ça commence par le calcul minutieux des bourgeois. Son père s’appelle William. Il est avocat. Un homme de dossiers, de parchemins, de réputation. Mais l’homme de loi s’oublie un soir dans les bras de la servante de la maison. Mary Brennan.
De cet oubli naît Anne. C’est l’illégitimité, la tache sur la nappe propre.
Alors pour sauver les apparences, le père choisit la ruse. Il coupe les cheveux de la petite fille. Il lui enfile des culottes de toile brute. Il dit aux voisins, aux clients : « C’est mon clerc. Il m’aide pour les écritures. » C’est le premier travestissement. On lui apprend à marcher comme un garçon, à serrer les poings avant même qu’elle ne sache ce que c’est qu’être une femme.
Mais les secrets s’éventent toujours. Le scandale éclate, l’avocat perd son étude. Alors, on s’en va. On prend le bateau. La traversée de l’Atlantique, l’exil, la grande lessive de l’océan. Ils débarquent à Charleston, en Caroline du Sud.
Là-bas, la fortune tourne. Le père troque le droit pour la terre, le commerce, la plantation. Il devient riche. Anne grandit dans le confort de cette bourgeoisie coloniale, mais elle a le sang lourd et chaud de l’Irlande. Elle n’est pas faite pour les broderies ni pour les sourires de convenance. Elle a un tempérament de roche. Une anecdote reste, tenace : à treize ans, une servante la cherche un peu trop dans les cuisines. Anne ne crie pas. Elle prend un couteau à viande. Et elle frappe. La servante survit, mais le pli est pris. Plus tard, un homme tente de la forcer. Elle l’envoie au lit pour des semaines, les os brisés par ses seuls poings. La rumeur court. On la craint.
Le père veut la marier. Un homme d’argent, bien sûr. Elle dit non. Elle regarde ailleurs, vers le port, là où les navires sentent le goudron, le rhum et le sel. Elle y rencontre James. Un vaurien de second ordre, un matelot qui traîne la misère. Elle l’épouse en secret. Le père l’apprend, voit la mésalliance, s’emporte et la déshérite sur-le-champ. Chassée.
Ils partent pour l’île de New Providence. Nassau. Les Bahamas.
Nassau, à cette époque, c’est le cœur de la dérive. Une république sans Dieu ni maître où l’on vit vite avant de crever lourd. Mais l’époux déçoit. L’homme est petit. Quand le gouverneur anglais arrive avec ses navires de guerre et ses amnisties, James baisse la tête. Il devient délateur, vend ses anciens compagnons pour quelques pièces. Anne le regarde faire. Le dégoût s’installe. Un dégoût profond, qui donne envie de cracher par terre.
C’est là qu’il apparaît. John Rackham. On l’appelle « Calico Jack » à cause de ses vestes bariolées. Flamboyant, un peu crâneur. Il remarque cette femme qui traîne dans les tavernes et qui ne baisse jamais les yeux. Ils deviennent amants. Rackham veut l’acheter à son mari, comme c’est la coutume chez les gens de mer. James refuse, va se plaindre au gouverneur qui menace de faire fouetter Anne en public pour adultère.
Alors, la nuit vient. Août 1720.
Un sloop rapide est au mouillage dans le port. Le William. Anne et Rackham glissent sur l’eau dans le noir. Ils montent à bord, neutralisent les sentinelles, coupent les amarres. Le navire glisse sans un bruit sous le nez des forts anglais.
C’est là qu’Anne Cormac change de peau. Elle reprend les habits d’homme. La veste large, le pantalon de marin. Pour l’équipage, elle devient Anne Bonny. Une pirate parmi les pirates. Elle boit comme eux, elle jure comme eux, elle manie le sabre de fer et le pistolet à silex lors des abordages. Elle n’a pas peur du sang. Au contraire, elle le cherche.
Puis arrive une autre recrue. Un jeune marin vigoureux, un certain Mark Read. Anne l’observe. Un trouble, une intuition. Elle s’approche, elle pousse le corsage. C’est Mary Read. Une autre femme travestie. Rackham devient jaloux de ce jeune homme qui tourne trop autour d’Anne. Alors Anne lui avoue le secret. Elles sont deux, désormais. Deux femmes sur le pont, au milieu des brutes. Et ce sont elles les plus féroces.
On raconte qu’un jour, un prisonnier épargné s’engage sur le navire. Mary Read en tombe amoureuse. Un pirate de l’équipage cherche querelle à ce nouveau venu et lui propose un duel à terre. Mary sait que son amant est un piètre duelliste. Alors, elle provoque elle-même le fâcheux, fixe le duel deux heures avant, débarque sur la plage, dégaine son sabre et lui loge une balle dans la tête avant de lui ouvrir la gorge. Anne est là, elle regarde, elle approuve. C’est leur monde.
Mais le temps est compté. L’histoire n’aime pas les électrons libres.
Octobre 1720. Baie de Dry Harbour, Jamaïque. Le William est à l’ancre. Ils ont bu. Ils ont beaucoup bu. C’est la nuit. Un navire noir approche, commandé par Jonathan Barnet, un chasseur de pirates envoyé par la Couronne. Le premier coup de canon arrache le mât de taape du William.
Rackham et ses hommes – ces fiers corsaires, ces terreurs des mers – paniquent. L’alcool embrume les cerveaux. Ils courent, ils descendent l’échelle, ils se cachent dans la cale comme des rats sous la paille. Ils ferment les écoutilles.
Sur le pont, il n’y a plus personne. Juste Anne. Juste Mary.
Les deux femmes font face aux soldats qui sautent le bastingage. Elles tirent, elles frappent d’estoc et de taille. Mary Read, ivre de rage, se retourne vers la cale et tire un coup de pistolet à travers le pont de bois pour forcer ses propres hommes à monter combattre. Elle en tue un, en blesse un autre. Rien n’y fait. Elles sont submergées. On les enchaîne.
Le procès a lieu à Saint-Jago de la Vega, en Jamaïque. Novembre 1720. Les hommes sont jugés les premiers. Condamnés. Pendus. Gallows Point.
Avant que Rackham ne monte à la potence, on lui accorde une dernière faveur : voir Anne. Une dernière fois. Il s’attend à des larmes, au pardon d’une amante. Elle se tient droite dans ses fers. Elle le regarde de haut. Elle dit cette phrase, qui résonne encore dans le vide des siècles : « Si vous aviez combattu comme un homme, vous n’auriez pas à être pendu comme un chien. » C’est tout. Le rideau tombe sur Calico Jack.
Le 28 novembre, c’est leur tour. À Anne et Mary. Le juge prononce la sentence : la corde. Alors, elles avancent. Elles disent le mot magique. Le mot qui arrête la loi des hommes : « Monseigneur, nous plaidons notre ventre. »
Elles sont enceintes. La loi anglaise ne peut pas tuer l’innocent pour le crime de la mère. On suspend l’exécution. On les renvoie au cachot.
Mary Read y meurt quelques mois plus tard, en avril, dévorée par la fièvre des prisons. On trouve son nom sur le registre de l’église de Parish. Une ligne à l’encre noire. Fin de l’histoire.
Et Anne Bonny ?
Rien. Le grand silence. Le grand blanc des archives.
On cherche dans les marges. On imagine. On raconte que son père, William Cormac, l’homme riche de Charleston, aurait remué le ciel et la terre, utilisé ses relations de notable, payé des fortunes sous table pour la faire libérer discrètement. On dit qu’elle serait revenue en Caroline du Sud, qu’elle y aurait épousé un certain Joseph Burleigh, qu’elle aurait eu d’autres enfants, beaucoup d’enfants, une vie longue, rangée, silencieuse, morte à quatre-vingts ans passés sous un faux nom dans un lit de plumes.
D’autres préfèrent penser qu’elle a repris la mer, qu’elle est retournée au vent, sous d’autres ciels, d’autres pavillons.
On ne saura pas. C’est l’élégance ultime d’Anne Cormac. Avoir gravé son nom de pirate dans le marbre de la légende, et être partie sans laisser d’adresse_

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