On embarque. On ne sait jamais tout à fait ce qui nous attend quand on monte à bord, mais là, le pont du Scylla est lourd de secrets. Mars 1774. Le Pirée. Nicolas Cluzeau nous jette dans le grand bain, ou plutôt dans le huis clos d’une frégate qui sent la poudre, le sel, et la peur.

Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.

Il y a ce capitaine, Éric van Stabel. On lui offre une lame. Un vieux sabre de corsaire algérien. Et puis il y a l’or, les armes, ces deux femmes mystérieuses à convoyer vers l’Amérique. Les cales sont pleines, mais l’atmosphère est vide d’air. Ça étouffe.

D’autant que la perfide Albion rôde. On ne fait pas de vieux os en mer à cette époque sans croiser le fer avec l’Anglais. Deux voiles ennemies à l’horizon, et la chasse est ouverte. Cluzeau excelle là-dedans : le canon qui tonne, le bois qui éclate, la fumée qui pique les yeux. C’est du brutal, c’est du direct. Le Scylla doit manoeuvrer serré, et nous avec lui.

Mais le poison est aussi dans la charpente. Un matelot meurt. Des rumeurs de femmes assassinées aux escales précédentes. L’équipage murmure. Les marins sont des gens sensibles aux signes, vous savez. Quand la superstition s’invite entre les couples de la coque, le navire devient fou. Le Diable, disent-ils.

Alors on charge les jeunes. Deux enseignes, Saint-Preux et Verlanger. Des gosses intrépides à qui l’on demande de faire de l’ordre là où tout tangue. L’auteur ne nous sert pas des archétypes en uniforme ; ses personnages ont de l’épaisseur, des nuances, des doutes sous le tricorne. On s’y attache, à ces deux-là. On tremble pour eux quand le ciel s’assombrit.

Ce qui est beau dans ce livre, c’est l’immersion. On est plongé dans le jus technique, dans le verbiage de ces grands oiseaux de bois. Ça parle d’écoutes, de drisses, de voilure. On pourrait craindre de boire la tasse, mais non. Jamais. L’auteur a le geste sûr : il nous embarque dans ce lexique sans jamais nous laisser sur le quai, sans qu’on se sente largué. L’intrigue, elle, est menée de main de maître. Pas de fausse route. Le suspense reste tendu comme un câble de remorque jusqu’au bout.

Au final, c’est un vrai bon divertissement. Total. Sans chichi, mais fichtrement bien fichu. Une mécanique qui tourne comme une poulie bien huilée. On en sort le visage salé, un peu étourdi par le roulis, avec la certitude que l’océan garde toujours le dernier mot.

Une belle traversée. Vraiment_

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