Jeanne Duval souvent, Jeanne Lemer pour les bailleurs, Berthe pour les premières scènes… Elle était Florine. On ne le sait que depuis peu. 2024.

Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.

Port-au-Prince / Porte-Saint-Antoine : entrer, changer de nom

La mer est une plaine grise.

Elle s’appelait FlorineFlorine Prosper. Sur le pont du navire, le vent est froid. C’est le début des années trente. On quitte Port-au-Prince. On laisse les cocotiers. On cherche la terre de France. Le bateau tangue. Les vagues frappent le bois. Elle regarde l’horizon. Elle a moins de vingt ans. Devant elle, il y a le vide. Et puis, la côte. Un port. Nantes ou Bordeaux. Des quais encombrés de barriques. La boue. Les chevaux.

Paris est une machine de pierre.

Elle y entre sans faire de bruit. Le pavé parisien est glissant. La Monarchie de Juillet s’installe. Les gens courent. Les cheminées fument. Florine ne veut pas être servante. Elle refuse de nettoyer les parquets des autres. Elle a de l’ambition. Une ambition discrète, mais solide. Elle regarde les théâtres. Il y en a partout. Des lumières au gaz. Des affiches rouges et jaunes.

Elle change de nom. C’est plus simple.

On l’appellera Berthe. C’est un nom de scène. Un nom court. Au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine, on cherche des silhouettes. Elle se tient droite. Elle a de la présence. Le directeur l’embauche. Pour des vaudevilles. Des apparitions. Dans les coulisses, l’odeur de la poudre et de la sueur. Elle gagne quelques sous. Juste de quoi louer une chambre. Un meublé. Elle est seule. Elle ferme sa porte à clé. C’est le début de la liberté.

Sur le Boulevard du Crime, le monde s’agite.

Un jeune homme la regarde. Il s’appelle Félix Tournachon. Il n’est pas encore Nadar. Il a de grands bras, des cheveux rouges, des poches vides. Il écrit des articles. Il dessine. Ils s’aiment un temps. Dans les cafés borgnes. Au milieu des verres de vin. C’est la bohème. Celle qui ne dort pas. Celle qui attend son heure.

C’est là qu’il arrive. Le dandy.

6, rue de la Femme-Sans-Tête : tenir la distance, déménager

Le dandy s’appelle Charles. Il a vingt et un ans, des revers de velours noir, des gants de couleur claire qui ne durent jamais plus d’une journée et de l’argent plein les poches, pour l’instant. C’est le printemps de l’année 1842. Quand il la voit sur les planches ou à la sortie des artistes, il ne voit pas une silhouette de passage. Il voit une faille dans le décor. Elle est grande, elle a ce port de tête des gens qui ont traversé l’océan et qui ne s’en laissent pas conter par les bourgeois du boulevard. Elle ne baisse pas les yeux. C’est cela qui le frappe en premier. Cette manière de se tenir au milieu du bruit sans appartenir à personne.

Il quitte le domicile de sa mère. Il veut être proche, mais pas trop. Le dandy a besoin de sa solitude pour fabriquer ses poisons.

Il y a ce fleuve, la Seine, qui coupe la ville en deux et qui entoure l’Île Saint-Louis comme un fossé de château fort. En ces années-là, l’île est un endroit bizarre. Ce n’est pas le quartier des riches, pas encore. C’est une province de pierre sombre, un morceau de passé oublié par le siècle, où les charrettes font un bruit de tonnerre sur le pavé étroit et où l’odeur du fleuve se mélange à celle du suif et du chou qui cuit dans les arrière-boutiques.

Elle s’est installée au numéro 6 de la rue de la Femme-Sans-Tête. Le nom de la rue est gravé dans la pierre, une silhouette de pierre qui tient un verre, sans visage. C’est un rez-de-chaussée humide, ou peut-être une chambre sous les combles avec une fenêtre carrée qui donne sur les tuiles grises. Elle paie son loyer elle-même. C’est sa fierté, sa forteresse. Le mobilier est mince. Une table de bois blanc, deux chaises, un lit de sangle, une cuvette de faïence ébréchée. Elle n’a pas besoin de plus pour être Florine. Elle n’a pas besoin des tapis d’Orient pour savoir qui elle est.

Lui, il choisit le quai d’Anjou. L’Hôtel Pimodan. C’est une autre affaire.

Là-bas, sous les plafonds peints par les maîtres du grand siècle, il installe sa ménagerie de dandy. Des tentures lourdes qui étouffent le bruit du dehors, des cadres dorés, des miroirs qui doublent la solitude, des flacons de cristal où dorment des liqueurs épaisses. Il s’habille devant le miroir, ajuste sa cravate avec une lenteur de chirurgien, puis il sort. Il descend l’escalier d’honneur.

Le trajet noir

Dehors, le quai d’Anjou est désert. C’est la nuit, une nuit mouillée de l’automne 1843. Le vent vient du fleuve. La Seine est là, juste en contrebas, une masse d’eau sombre qui clapote contre la pierre du quai. L’odeur est forte. La boue, le suif, le bois pourri des pontons. Charles baisse le nez. Il s’enfonce dans le froid. Ses bottes vernies font un bruit sec sur le pavé bosselé. Un bruit régulier. Comme un pouls.

Il marche le long des façades sévères. Les hautes fenêtres des hôtels particuliers sont noires. Tout le monde dort chez les bourgeois. Lui ne dont pas. Il accélère le pas.

Il tourne à gauche. La rue des Deux-Ponts.

Ici, la ville se resserre. Les maisons se penchent l’une vers l’autre. Le ciel n’est plus qu’une bande étroite entre les toits d’ardoise. Les roues des charrettes ont creusé des ornières dans le sol. Il faut sauter par-dessus les flaques d’eau grasse. Un réverbère au gaz grésille au coin de la ruelle, jetant une lueur jaune sur sa silhouette. Charles ne regarde personne. Il croise un rôdeur, un chien galeux qui fouille les immondices, l’ombre d’un garde municipal. Il passe. Il est ailleurs. Il est déjà dans la chambre.

Il bifurque encore. La rue de la Femme-Sans-Tête.

La ruelle est sombre comme une entrée de cave. La pierre est humide sous les doigts si l’on frôle le mur. Au numéro 6, l’enseigne sculptée monte la garde dans l’ombre. Une femme de pierre, mutilée par le temps, sans visage, tenant son verre immobile. C’est le repère. Le point zéro de sa géographie.

Il s’arrête devant la porte de bois lourd. Ses poumons fument dans l’air frais. Cent quatre-vingts secondes depuis le quai d’Anjou. Pas une de plus. La distance est dérisoire, mais elle sépare deux mondes. Il pose la main sur le loquet de fer. Il frappe. Trois coups. Le bois vibre sous ses doigts.

Derrière la cloison, il y a un pas léger. Le frôlement d’une jupe de toile. La clé tourne dans la serrure. La porte s’ouvre sur un carré de lumière rousse.

Ici, la table basse est encombrée. Il y a un madras rouge posé sur la chaise, des flacons de parfum entamés, des bijoux de pacotille qui brillent comme de l’or sous la mèche de la lampe. Elle se tient au milieu de la pièce. C’est la femme, très femme. Celle qui n’attend pas qu’on lui dicte son rôle. Elle porte le désir comme une armure de velours. Ses yeux sont deux fentes sombres. Elle ne cherche pas à plaire ; elle séduit par nécessité, par puissance, par jeu. C’est une bête libre dans un enclos de pierre. Elle regarde le dandy entrer, elle jauge sa fatigue, ses doutes, son génie. Elle sait sa propre force. Elle sait qu’elle est celle qui l’accueille pour une nuit, et celle qui cherche qui dévorer ensuite.

Dans cette chambre, le siècle n’existe plus. Il n’y a plus de Monarchie de Juillet, plus de généraux, plus de banquiers qui comptent leurs sous. Il y a l’odeur de sa peau, cette odeur de tabac et de musc qui remplace les voyages qu’il n’a jamais faits. Il s’assied sur le bord du lit, regarde ses cheveux, cette masse noire et lourde qui semble contenir toute la nuit de l’Atlantique. Il écrit des lignes dans sa tête. Des mots qui coupent comme des rasoirs. Des poèmes qu’il appelle ses fleurs. Elle le regarde faire. Elle sait qu’il est un peu fou, un peu fragile, une sorte d’enfant gâté qui joue avec le feu, mais elle voit aussi la force qui s’échappe de ses mains quand il tient une plume.

Mais l’argent est une eau qui s’enfonce dans le sable.

En 1844, les hommes de loi arrivent. Des messieurs en redingote noire avec des dossiers sous le bras et des calculettes dans la tête. Le conseil de famille se réunit. La mère, le beau-père, le notaire Ancelle. Ils regardent les comptes. C’est un désastre. Le jeune Charles a dépensé la moitié de son patrimoine en deux ans. En habits, en tableaux, en fantaisies de dandy. On décide de lui couper les vivres. On le met sous tutelle. Désormais, il n’aura plus qu’une petite pension mensuelle, une aumône accordée par le notaire au compte-gouttes.

Le grand style s’effondre. Les meubles de l’Hôtel Pimodan sont saisis ou vendus pour trois sous. Les rideaux tombent.

L’errance commence ici. Une longue marche qui va durer vingt ans. Ils doivent quitter l’oasis de l’Île Saint-Louis. Le pavé parisien redevient leur seule patrie. Ils plient les draps, ramassent les quelques livres, les encriers, et ils s’en vont au milieu de la nuit pour éviter les huissiers qui attendent au matin avec leurs papiers timbrés. On appelle ça déménager à la cloche de bois. C’est un sport parisien.

On monte vers le nord. La Rive Droite. Les faubourgs où la ville s’effiloche et devient plus pauvre. Rue de la Tour-d’Auvergne, rue Neuve-Bréda, avenue de la République. Les adresses se succèdent et se ressemblent toutes. Des hôtels garnis où les murs sont minces comme du papier de soie, où l’on entend le voisin tousser et la fille du dessous chanter des romances idiotes. Jeanne change de nom à chaque halte. Jeanne Lemer. Jeanne Duval. Elle change de peau pour que la police perde les pédales.

Lui, il court les rédactions des petits journaux. Il vend une critique d’art pour vingt francs, une traduction d’un écrivain américain pour cinquante. Il revient avec quelques pièces de monnaie dans la main, les pose sur la table. Elle va acheter du pain, un morceau de lard, une bouteille de vin bon marché. Ils partagent ce qu’ils ont sur le coin de la table, sans un mot, comme deux vieux soldats qui connaissent le prix de la poudre.

Les années cinquante s’installent avec leur grisaille. La ville change autour d’eux. On commence à abattre des maisons, à tracer des lignes droites à travers les vieux quartiers. Le préfet Haussmann arrive avec ses pioches et ses ouvriers. La bohème recule. Elle est chassée vers les périphéries, vers les boulevards extérieurs. Jeanne et Charles continuent leur va-et-vient entre la Rive Gauche et la Rive Droite, deux spectres qui traversent les ponts sans que les passants ne se doutent que sous le chapeau haut-de-forme du dandy fatigué dort le plus grand secret de la langue française.

60, rue de Seine : tomber, payer la note

En 1856, le fil se tend. Il se tend jusqu’à rompre, ou presque.

La misère n’est pas une chose propre. Elle laisse des traces de suie sur les rideaux et de la rancœur dans le fond des verres. Dans le meublé de la rue de Seine, l’espace est trop étroit pour deux solitudes de cette taille. Les murs ont l’odeur du laudanum, cette teinture d’opium que Charles prend pour calmer les morsures de sa maladie – cette syphilis qui lui ronge les os depuis sa jeunesse – et que Florine boit aussi, parfois, pour oublier la raideur qui commence à lui engourdir les jambes.

Les disputes éclatent pour un mot, pour une pièce de cent sous disparue, pour une lettre de la mère d’un côté ou pour un reproche de l’autre. Une après-midi de printemps, la verrière tremble. Des assiettes volent, un encrier se renverse sur un manuscrit, une chaise de paille s’effondre contre la cloison. Charles sort en hurlant, la redingote froissée, les mains tachées de noir.

Il écrit à sa mère, la veuve du général Aupick, celle qui vit dans sa maison propre de Honfleur en regardant la mer. Il lui écrit des mots définitifs pour se rassurer lui-même :

« Ma liaison de quatorze ans avec Jeanne est rompue. Je pleure sur la fin de cette misérable liaison. »

C’est une phrase pour les bourgeois. C’est une phrase pour que la mère envoie un peu d’argent. Dans la réalité des rues, on ne coupe pas un lien de quatorze ans avec un coup de ciseaux. On reste attaché par les chevilles.

Il ne l’abandonne pas. Il l’installe plus haut, vers le quartier des lorettes, au milieu des filles de joie et des peintres sans atelier, dans un petit logement de la rue Neuve-Bréda. Lui, il prend une chambre à l’Hôtel de Dieppe, près de la gare de l’Ouest. C’est une géographie de la séparation qui ressemble à un élastique. Il marche des heures pour lui apporter trois billets de dix francs qu’il a arrachés à un éditeur au coin d’une table de café. Il harcèle le notaire Ancelle. Il menace, il supplie, il exige que la rente de Jeanne soit payée avant la sienne. « Il faut que Jeanne mange, coûte que coûte », écrit-il. C’est sa responsabilité. C’est sa faute, peut-être. C’est son seul point d’ancrage dans un monde qui s’effondre.

Et puis, le grand coup arrive. Sans prévenir. Au début de l’année 1859.

Le froid est vif sur Paris. Un matin, Florine veut se lever de son lit pour rallumer le poêle de fonte. Le sol se dérobe. Sa jambe droite ne répond plus. Son bras pend le long de son corps, lourd comme un sac de sable. La moitié de son visage est figée, le regard fixé sur le plafond de plâtre. L’hémiplégie l’a cueillie au saut du lit, à quarante ans. L’ancienne Berthe qui marchait si droite sur les boulevards, la femme dont le mouvement des hanches faisait tourner les têtes des dandys de l’Hôtel Pimodan, n’est plus qu’un corps brisé qui doit apprendre à ramper.

Charles accourt. Il n’a plus ses gants clairs, il a le visage blême des veilles trop longues. Il voit le désastre. Il n’y a pas d’argent pour un médecin de renom, pas de place dans les cliniques pour les pauvres. Il faut ouvrir les registres de l’Assistance publique.

En avril, on la transporte à la Maison municipale de santé, l’Hospice Dubois, au faubourg Saint-Denis. C’est un grand bâtiment gris où l’on soigne les gens de la classe moyenne tombés dans le besoin. Pour payer la pension hebdomadaire, Charles fait la seule chose qu’il s’était juré de ne jamais faire : il vend ses meubles, ses quelques livres précieux, et il cède ses droits sur les traductions de l’écrivain américain Edgar Poe à l’éditeur Michel Lévy pour une poignée de pièces d’argent. Il vend le travail de dix ans pour que Florine ait un lit propre, un bouillon chaud et une infirmière qui change ses draps.

Chaque après-midi, il monte la rue du Faubourg-Saint-Denis. Il traverse la cour de l’hospice. Il s’assied sur une chaise de fer au chevet de la malade. Les médecins passent avec leurs dossiers, regardent cette femme de couleur dont la peau a pâli sous l’effet de la claustration. Charles ne dit rien. Il lui tient la main, cette main droite qui reste froide et immobile. Il regarde ses yeux, les grands yeux sombres qui n’ont rien perdu de leur fierté sauvage, même si la bouche a du mal à former les mots.

Quand elle sort de l’hospice quelques mois plus tard, elle a des béquilles de bois noir qui lui scient les aisselles. Elle claudique sur le pavé, un pas après l’autre, avec un bruit sec qui fait retourner les passants. Elle s’installe à Neuilly, dans une petite maison basse avec un bout de jardin, puis elle revient dans Paris, vers le boulevard Montparnasse.

C’est là qu’un homme surgit de l’ombre. Un type louche, la redingote graisseuse, l’œil torve. Il dit qu’il est le frère de Florine. Il s’installe chez elle, boit son vin, fume son tabac et vide les poches de la malade dès que Charles tourne le dos. C’est un parasite de barrière, un profiteur de misère. Charles le sait. Il le déteste. Il écrit des lettres furieuses au notaire pour dénoncer ce « monstre » qui vit aux crochets de Jeanne. Mais il continue de payer. Il paie pour deux, il paie pour trois, il paie pour que Florine ne soit pas battue ou jetée sur le trottoir par ce frère de malheur.

L’écriture de Charles change. Dans ses carnets, les poèmes deviennent des cris de nuit. Il regarde le corps défiguré de sa muse et il écrit Un fantôme. C’est le tombeau de leur jeunesse.

« Maladie et Mort font des cendres / De tout le feu qui nous brûla. »

Les mots restent. Le corps, lui, continue de descendre la pente.

Dépôt de Saint-Denis : coudre, s’effacer

En 1864, le paysage s’élargit et devient hostile.

Paris est trop cher. Paris est plein de visages de créanciers qui guettent sous les portes cochères. Charles n’en peut plus. Il a le teint gris, les dents gâtées par le mercure, les idées qui se brouillent sous l’effet du laudanum. En avril, il boucle sa malle de cuir usé, prend son chapeau et monte dans le train pour la Belgique. Il croit qu’il va donner des conférences à Bruxelles, trouver un éditeur honnête, revenir riche. C’est un leurre. Une fuite en avant.

Florine reste seule sur le pavé parisien. L’élastique s’est rompu pour de bon, non pas par désamour, mais par épuisement de la machine.

Depuis Bruxelles, au milieu de ses colères contre les Belges et de ses crises de rhumatismes, Charles n’oublie pas la rue de Paris. Il écrit de longues lettres urgentes à Ernest Ancelle, son vieux notaire, son éternel gardien : « Envoyez cinquante francs à Jeanne. N’oubliez pas le bois pour l’hiver. Envoyez-lui de ma part. » L’argent traverse la frontière en mandats de quelques sous, juste assez pour empêcher le parasite — le prétendu frère qui rôde toujours — de la laisser mourir de faim dans son coin.

Puis, le silence s’installe d’un coup. Un silence de plomb.

En mars 1866, dans l’église Saint-Loup de Namur, Charles s’effondre. Une attaque. La syphilis a fini son travail de sape dans le cerveau. Il devient aphasique. Il ne peut plus dire qu’un seul mot, une sorte de juron mécanique : « Crénom ». On le ramène à Paris dans une maison de santé de la rue de Chaillot. Il y reste de longs mois, immobile dans son fauteuil, le regard fixe, tandis que sa mère et ses amis se disputent autour de son lit. On ne sait pas si Florine a tenté de franchir la grille de la clinique. Avec ses deux béquilles de bois noir qui claquaient sur le pavé, elle aurait fait trop de bruit dans ce quartier de riches. Elle n’est pas venue. Ou on l’a chassée.

Le 31 août 1867, Charles meurt. On l’enterre au cimetière du Montparnasse sous le monument de son beau-père, le général qu’il détestait. Florine n’est pas dans le cortège. La bohème l’a déjà effacée. Pour les amis littéraires de Charles, elle n’était qu’une ombre encombrante, une erreur de jeunesse qu’il fallait oublier pour construire la statue du grand poète.

L’année 1868 commence dans un froid de loup.

Florine n’a plus de rente, plus de notaire Ancelle pour lui envoyer des billets de cinquante francs au début du mois. Sa jambe est toujours morte, son bras est lourd. Le grand appartement de la rue Neuve-Bréda n’est plus qu’un souvenir. Elle descend les degrés de la misère parisienne, un à un, sans crier. Elle se réfugie dans les quartiers du nord, là où la ville se mélange aux terrains vagues et aux usines qui crachent une fumée noire.

C’est le moment où Nadar croit la voir passer au coin d’une rue, en 1870, silhouette claudicante sous un ciel de guerre. C’est le moment où la légende invente des fantômes pour boucher les trous de l’histoire.

La réalité est plus administrative, plus froide, plus digne.

En cette fin d’année 1868, Florine Prosper n’a plus de quoi payer sa chambre. La police de l’Empire nettoie les boulevards, ramasse les mendiants, les vieillards, les infirmes qui gâtent le décor du nouveau Paris de béton et de fer. On l’emmène au dépôt de mendicité de Saint-Denis. C’est une ancienne abbaye transformée en hospice-prison. Les murs sont hauts, les couloirs sentent la soupe de gourganes et le désinfectant.

Quand le secrétaire de l’établissement ouvre le grand registre d’écrou à son nom, il lui demande son identité. Elle ne dit pas Jeanne Duval. Elle ne dit pas Jeanne Lemer. Elle ne parle pas de la rue de la Femme-Sans-Tête, ni des salons de l’Hôtel Pimodan, ni du poète qui a vendu son âme pour lui payer un lit à la Maison Dubois. Elle donne son vrai nom, celui de la petite fille qui regardait la mer à Port-au-Prince : Florine Prosper.

Et à la case « Profession », elle ne dit pas comédienne. Elle ne dit pas muse.

Elle dit : Couturière.

C’est le mot de la fin. Le mot de sa fierté. Malgré le bras qui ne bouge plus, malgré les doigts gourds, elle a continué à tenir l’aiguille. Elle a refusé de tendre la main sur le trottoir. Elle a travaillé jusqu’à la limite des forces pour mériter sa place et son morceau de pain sec.

Le 20 décembre 1868, le greffier sort sa plume d’acier, la trempe dans l’encre noire et trace une ligne horizontale sous son nom. Florine Prosper est morte. Elle avait cinquante ans.

On l’a enterrée dans la fosse commune du cimetière de Saint-Denis, sous la terre grise du Nord, loin de l’océan, loin de l’Île Saint-Louis. La terre a recouvert le corps, les pigments du tableau de Courbet ont recouvert son visage, les biographes ont recouvert sa mémoire avec des mots injurieux.

Mais sous la peinture, la silhouette finit toujours par réapparaître. Les poèmes restent là, comme des blocs de marbre noir que le temps ne peut pas user. Elle marche encore dans la langue française, droite sur ses béquilles, le regard fixé sur l’horizon_

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