Une chambre haute. Paris sous le gris. Un homme regarde par la fenêtre, mais ce n’est pas lui qu’on observe. C’est elle.
Elle, elle voulait la scène. La Porte-Saint-Martin. Les planches et les répliques qui claquent. Mais la voix butait, le faux du texte ne passait pas les lèvres. Mauvaise comédienne, disaient-ils. Une ombre dans les coulisses. Pourtant, dès qu’elle entrait dans la lumière des bougies, le public coupait son souffle. Elle n’avait rien à dire. Il suffisait de ce corps, lourd, physique. Absolument magnétique.
Elle marche dans la pièce avec cette lenteur des gens nés sous d’autres soleils. Des îles, sans doute. On dit Saint-Domingue, on ne dit rien, c’est pareil.
Dans le Paris des salons bien lavés, sa peau est une frontière. Une provocation sans mot dire. Le bourgeois ricane, mais lui, à sa table, regarde le scandale en face. Ça le tient debout. Cette rupture nette avec la tiédeur du monde. Le vertige d’un absolu qui n’appartient qu’à eux.
Elle est grande. Un balancement. Les hanches font un bruit de soie marine. Le vent de la Seine passe à travers les jointures du bois, fait chanter ses robes de misère et de nacre. Les mots, ça encombre quand on a le regard si engagé. Une eau profonde, un peu stagnante.
L’homme écrit. C’est une affaire de vingt ans. Vingt années à se trouer la peau.
Ils se sont quittés. Souvent. Des serments de haine crachés sur les quais, des mois de silence à crever chacun de leur côté. Et puis, un soir de flotte, un froissement de jupe dans l’escalier. On rouvre la porte. On replonge. Aimantés par une fatalité plus forte que le dégoût. Le vide sans l’autre est pire que la guerre.
Vingt ans d’un lien passionné, en pointillés mais inéluctable.
Parfois, elle va chercher l’or ailleurs. Le dénuement de la chambre finit par l’ennuyer. Elle s’en va au bras de types plus riches, de ceux qui paient le tissu sans compter les pièces. Alors lui, à terre, devient fou. Il paie des indics, fait traquer son ombre dans les rues sombres, note les adresses derrière les rideaux fiévreux.
Il y a eu ce bruit, aussi. Une rumeur de draps secrets. Un enfant qui n’est pas venu. Le père ? Lui ? Un autre ? La nuit garde ses secrets. Mais l’esquisse raturée de cette famille a laissé une cicatrice froide. Une ligne effacée avant d’être lue. Un silence lourd, qu’ils portent ensemble sans jamais en parler.
Et quand elle revient, la chambre est un champ de bataille. Une danse macabre où chacun tire avec ce qu’il a. Elle a le mépris, le silence, les mots qui coupent l’orgueil là où le poète est à nu. Lui a la fureur noire, la rage des possédés. Les murs tremblent. Les portes claquent. Ça crie, ça cogne. Des coups d’elle, des coups de lui, équitables dans le désastre. On se déchire parce qu’on ne sait pas s’aimer autrement.
L’odeur du tabac fort se mélange à sa peau. Un parfum de sève et de nuit qui reste incrusté dans les rideaux, des jours après l’orage. Ils sont liés par quelque chose de plus vieux que la raison.
Le temps passe. Les corps s’usent. Le Paris des boulevards est cruel pour les filles du Soleil. Le froid s’installe dans les os. La démarche se fige, un peu. Le médecin prononce le mot de paralysie. Alors on paie les traites de la maison de santé, on vide ses poches, on se querelle encore par habitude. Par amour, peut-être, si le mot veut encore dire quelque chose quand tout est fêlé.
Elle a été la reine d’un royaume de papier et de draps froissés. Parmi les trois femmes qui ont traversé les nuits du poète, elle seule aura creusé le sillon le plus profond. La déité noire. La chair et le spleen.
Elle s’appelait Jeanne. Jeanne Duval. Son véritable nom ? Personne n’a su. Qu’est-elle devenue ? Personne ne sait.
L’homme qui la regardait marcher, celui qui a brûlé son sang et son encre pour retenir l’océan de ses cheveux noirs, s’appelait Charles Baudelaire.
L’inventaire des Fleurs (Cycle de Jeanne Duval) :
- Parfum exotique
- La Chevelure
- Je t’adore à l’égal de la voûte nocturne
- Sed non satiata
- Avec ses vêtements ondoyants et nacrés
- Le Serpent qui danse
- Une Charogne
- Le Vampire
- Remords posthume
- Le Balcon
- Un Fantôme

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