Tryon. Caroline du Nord. Années trente. La ségrégation comme un climat. Une certitude météo. Il fait lourd sous les hangars. La mère, Mary Kate, prie et prêche chez les méthodistes. Le père, John Divine, manie l’outil, répare ce qui casse. Dans la maison, c’est l’étroit. Beaucoup d’enfants. La faim qui rode. Les cantiques pour tenir le toit.

Trois ans. Les pieds dans le vide. Le cul sur le banc de l’orgue. Pas de méthode. Pas de solfège. Les petites mains d’Eunice tombent sur l’accord. God Be With You Till We Meet Again. Juste. Tout de suite. Pas d’apprentissage. Une reconnaissance de dalles.

La communauté regarde. Une patronne blanche observe la scène. Elle emploie la mère, elle paie les leçons. Mademoiselle Mazzanovich entre dans la pièce. C’est la prof de piano. Dans ses bagages : Bach, Beethoven, Chopin. Eunice s’arrête sur Bach. C’est son dieu. Le contrepoint comme une architecture de survie. Des heures enfermée à polir l’ivoire et l’ébène des touches. Dehors, les autres courent après une balle. Elle, elle dresse le silence.

Douze ans. La bibliothèque locale. Premier récital. Les parents Waymon s’asseyent devant. Premier rang. Des Blancs s’approchent. On déplace les parents. Le fond de la salle est pour leur couleur. La petite Eunice regarde ses mains, regarde ses parents au fond. Elle pose ses bras sur ses genoux. Pas un accord. Rien. Tant que le premier rang n’est pas rendu au sang. Ils reviennent. Elle joue. Premier refus. Première victoire. Le piano est une arme de poing.

Le « Fonds Eunice Waymon ». Les voisins sortent les pièces de monnaie des poches usées. Pour qu’elle étudie. Elle part. Asheville. Puis New York, la Juilliard School. L’horizon est immense, rigide : être la première concertiste classique noire du pays. Rien de moins.

  1. Philadelphie. L’Institut Curtis. L’examen. Elle joue. C’est parfait. Elle le sait. Le jury le sait. Recalée. Pas un mot sur la peau. Juste un silence poli qui veut dire : pas ici, pas vous. C’est la blessure souterraine. Le plomb qui coule dans les veines. Le rêve de concertiste s’écrase sur le parquet ciré.

Il faut payer la vie. Il faut rembourser les cours.

  1. Atlantic City. Le Midi-Gator Bar. Un couloir de planches. Des marins ivres, des touristes en goguette. Le patron veut un piano pour couvrir le bruit des verres. Eunice s’assoit. Elle joue Bach, elle y glisse du blues, des morceaux d’église. Le patron écoute, vient au clavier : « Si tu veux toucher le chèque, il faut chanter. Ici, on ne fait pas de récital. » Elle n’a jamais ouvert la bouche pour ça. Elle invente.

La mère ne doit pas savoir. La musique du diable dans les bouges à matelots, c’est le péché. Il faut un masque.

Nina. Pour la petite. Un mot d’un amant espagnol. Simone. Pour Signoret. Casque d’or. Le cinéma français dans la brume du New Jersey.

Eunice s’efface. Nina Simone est née.

Greenwich Village. New York. Les caves. La fumée de cigarette qui pique les yeux. Les intellectuels en col roulé. La bohème qui applaudit du bout des doigts. 1958. Premier album. Bethlehem Records. Little Girl Blue. Au milieu, il y a I Loves You, Porgy. Le succès frappe à la porte. Mais le contrat est un nœud coulant. Elle signe, abandonne ses droits pour 3 000 dollars. Un million de perdido dans les bureaux de New York. L’industrie est un Curtis qui sourit.

Andrew Stroud arrive. Ancien flic de New York. Un homme carré, des épaules larges, des manières de sergent. Il devient le mari, le manager, la cage. Il gère la machine, il frappe quand la machine rate une vitesse. Une fille naît, Lisa.

La maison est un champ de mines. Stroud veut du rendement. Trois albums par an. Des tournées comme des marches forcées. Nina s’use. La chimie de son cerveau se dérègle. Pas de nom de maladie à l’époque. On parle de colères, de caprices, de gouffres. Elle commence à voir des ombres sur les murs du salon. Le piano reste la table de dissection où elle recolle ses morceaux.

Un dimanche de septembre 1963. Birmingham. Quatre fillettes noires éclatées par une bombe dans une église. Quelques mois avant, Medgar Evers a pris une balle dans le dos. Le barrage cède.

Terminé les ballades pour amoureux ivres. Elle rentre chez elle, s’enferme. Elle essaie de fabriquer un fusil avec des bouts de métal et de bois trouvés dans le garage. Elle veut tuer quelqu’un. Stroud la regarde : « Fais ce que tu sais faire. »

Une heure. Il faut une heure pour écrire Mississippi Goddam.

Le morceau est un traquenard. Le rythme est une fanfare de Broadway, sautillante, presque joyeuse. Mais les mots coupent. « Tout le monde sait pour le Mississippi, bordel. » Des cartons de disques reviennent au studio, brisés en deux par les directeurs de radio. Boycott général. Elle s’en moque. Elle marche à Selma. Elle chante à Montgomery. En face, il y a des baïonnettes et des chiens.

Elle s’assoit à la table des grands. Malcolm X, Betty Shabazz, Langston Hughes, James Baldwin. Sa maison de Mount Vernon devient un bunker de l’esprit. Elle écrit To Be Young, Gifted and Black pour Lorraine Hansberry, morte trop tôt. Elle ne fait plus de musique. Elle fait la guerre.

Mais le rêve se fragmente. Martin Luther King s’écroule sur un balcon en 1968. Pour Nina, la lumière s’éteint. L’Amérique est un pays mort.

  1. La rupture. Elle quitte Stroud. Elle quitte le pays. Elle pose l’alliance sur le meuble de l’entrée. Elle prend la gamine sous le bras.

L’exil commence.

La Barbade. Une chambre d’hôtel, le soleil lourd, une liaison avec le Premier ministre Errol Barrow. Puis le Liberia. Miriam Makeba lui dit de venir. Des années de brousse, de nuits chaudes, de dénuement complet. Elle danse pieds nus dans les bars de Monrovia. La gamine, Lisa, souffre. Les humeurs de la mère sont des tempêtes, les coups tombent sans logique. La psychose grandit dans le silence des médecins. Lisa fait ses valises, retourne aux États-Unis. Nina reste seule dans sa case.

La Suisse. Les festivals de jazz. Elle arrive en retard. Des heures. Elle s’assoit, regarde la salle, exige le silence absolu. Un murmure, elle s’arrête. Un verre qui trinque, elle insulte le client du premier rang. On la dit folle. Elle est juste reine. Elle réclame la monnaie du Curtis.

Paris. Début des années quatre-vingt. La pente est raide. Un petit logement dans le 3ème arrondissement. Elle joue au Trois Mailletz, une cave de la rive gauche, pour quelques billets qu’on lui donne de la main à la main. Elle est fatiguée. Elle marche sur le goudron de la rue Saint-Denis avec des chaussons troués. Des amis entrent chez elle, la trouvent au milieu du vide. Le propriétaire a pris le piano pour les impayés.

Le salut est une main tendue. Des amis fidèles, un dernier manager, Raymond Gonzalez. On pose enfin des mots sur le mal : des pilules chaque matin pour calmer les spectres. Les concerts reprennent. Moins de fureur, plus de gravité.

  1. Une marque de luxe française met My Baby Just Cares for Me dans une publicité pour du parfum. Un vieux morceau d’Atlantic City. Le monde se souvient. Les dollars tombent à nouveau dans les caisses.

Le Sud de la France. Bouc-Bel-Air, puis Carry-le-Rouet. Face à la mer.

Le corps s’est épaissi. Les mains tremblent un peu à cause des médicaments. Mais dès que les doigts touchent l’ivoire, l’enfant de Tryon revient. Elle glisse du Bach entre deux couplets de blues. Elle écrit sa vie dans un livre : I Put a Spell on You.

Les dernières scènes sont des messes. Elle avance lente, appuyée sur une canne. Elle s’assoit comme sur un trône de pierre. La voix est descendue tout en bas, dans la cave de l’existence. Un filet de voix, mais chaque mot pèse une tonne.

Avril 2003. Carry-le-Rouet. Le cancer l’emporte dans son lit. Quelques jours avant, l’Institut Curtis — l’école du refus de 1951 — lui envoie un diplôme honorifique par la poste. Cinquante ans de retard. L’affront est resté intact, scellé sous le diplôme.

Les cendres partent pour l’Afrique. Éparpillées au vent sur plusieurs pays.

Le vent sait quoi en faire_

Laisser un commentaire