Il y a des existences qui refusent le rabotage. Des vies qui se déploient dans la largeur, comme on déploie une carte trop grande sur une table de cuisine trop petite, quitte à faire tomber les verres. Lhasa de Sela était de cette race d’intraitables. Elle n’est pas passée dans le siècle en glissant sur les parquets cirés. Elle y est entrée de biais, par les chemins de traverse, les semelles pleines de la poussière des deux Amériques et la gorge chargée d’une gravité qui semblait dater d’avant le découpage des frontières.

Pour comprendre le timbre, pour saisir la raideur magnifique de cette femme qui préférait la fuite aux concessions de l’industrie, il faut reprendre le fil. Tout au début. Là où le paysage n’a pas encore de clôtures.

On l’a appelée Lhasa. C’est un nom lourd, un nom de sommets inaccessibles, de forteresses tibétaines closes par les neiges. Un choix d’Alexandro, le père, Mexicain nourri de textes et de mystiques, et d’Alexandra, la mère, dont l’œil de photographe savait capter la fragilité des êtres. La légende – car tout est déjà un peu légendaire dans cette lignée – veut qu’avant la venue au monde de la petite, une inconnue ait croisé la mère en plein désarroi dans une rue anonyme. Une femme sans nom qui lui prit les mains pour lui dire : “Ne craignez rien. Vous aurez une fille. Elle aura une voix qui fera trembler le monde.” Les prophéties de trottoir valent ce qu’elles valent, mais celle-ci avait la peau dure.

La petite naît en septembre 1972 à Big Indian, dans l’État de New York. Mais l’ancrage est de courte durée. Bientôt, la famille s’entasse dans un autobus scolaire réformé, un de ces grands machins jaunes vidés de leurs sièges pour y glisser des lits de fortune, des caisses de livres et des réchauds à gaz. Pendant dix ans, le car roule. Il monte vers le nord, descend vers le Mexique, s’arrête le long des fossés.

Pas de télévision pour formater le cerveau des enfants. Pas d’école de la République ou de l’État pour leur apprendre à marcher au pas. Rien que la fratrie – une tribu qui grimpera jusqu’à neuf frères et sœurs au gré des turbulences familiales – et les récits mythologiques que l’on se transmet le soir, quand le moteur a fini de tousser. Lhasa grandit dans ce grand flou géographique, une enfance de vent et de tôle vibrante. On comprend, dès lors, son incapacité future à s’installer dans le confort d’un plan de carrière. On ne demande pas à quelqu’un qui a grandi sur des roues de rester assis sur un canapé en cuir pour signer des contrats de dix ans.

C’est à treize ans, l’âge où les autres découvrent les idoles de la pop synthétique, que la faille se creuse définitivement. Dans le fond d’une friperie poussiéreuse, ses doigts croisent une cassette d’occasion. Sur la bande magnétique, la voix de Chavela Vargas. Pour Lhasa, c’est le grand effondrement. Vargas ne chante pas, elle saigne. Elle livre des rancheras comme on livre des combats de ruelle, avec une rugosité, une absence totale de politesse qui foudroient l’adolescente. Lhasa comprend là, entre deux rayonnages de vêtements usagés, que l’art n’est pas une affaire de joliesse. C’est une affaire de nécessité. On chante parce qu’on ne peut pas faire autrement, et on y met tout son poids.

À dix-huit ans, le bus s’arrête ou plutôt, Lhasa en descend. Elle choisit Montréal. Pourquoi Montréal ? Peut-être pour le contraste. Après la chaleur du Mexique et les routes sans fin, elle cherche la contrainte du froid, ces hivers québécois qui vous figent le visage et vous obligent à vous réfugier dans les arrières-salles des estaminets.

Elle chante là où on veut bien lui laisser un micro. Au Café Campus, notamment, au milieu des vapeurs de bière tiède et des conversations bruyantes. Elle y promène sa silhouette fine, presque spectrale, et sa voix qui détonne au milieu de l’époque. C’est là qu’elle croise Yves Desrosiers. L’homme a la guitare savante et le sens des atmosphères suspendues. Pendant des années, ils vont chercher. Ils grattent le bois, cherchent la note juste, celle qui ne triche pas.

En 1997, l’objet est là. Il s’appelle La Llorona. La Pleureuse.

C’est un disque étrange, qui n’aurait jamais dû fonctionner selon les critères des radios de l’époque. C’est entièrement en espagnol, alors que nous sommes en terre francophone et anglophone. C’est un mélange de fado poisseux, de fanfares tziganes et de folklore mexicain revisité par la mélancolie des grands espaces. Et puis, il y a ce timbre. Une voix de vieille femme dans un corps de jeune fille, quelque chose de théâtral, de solennel, de presque chamanique.

Le public ne s’y trompe pas. Le Québec capitule, la France suit. L’album se vend par centaines de milliers d’exemplaires. On l’invite partout, on la filme, on lui pose des questions intelligentes sur les plateaux de télévision. La machine est lancée, elle est lourde, elle veut sa suite, son deuxième volume, sa tournée des festivals d’été. Elle veut sa part de viande.

Et c’est là que Lhasa pose son premier grand acte de résistance.

Quand le succès frappe trop fort à la porte, certains ouvrent tout grand et installent les invités au salon. Lhasa, elle, sort par la fenêtre de derrière. Terrifiée par la répétition, par l’obligation de rejouer le personnage de la diva tragique que l’industrie a déjà dessiné pour elle, elle coupe les ponts. Plus de téléphone. Plus de rendez-vous.

Elle traverse l’Atlantique et rejoint la France. Pas la France des salons parisiens, non. Celle des terrains vagues et des périphéries. Ses trois sœurs ont fondé une compagnie de cirque contemporain, Les Pocheros. Pendant plus de deux ans, Lhasa va vivre sous la toile. Elle devient une ombre parmi les ombres du voyage. Elle fait la vaisselle commune, elle monte les piquets, elle tire sur les cordes sous la pluie. Parfois, pendant le spectacle, elle s’avance sous la lumière déclinante du chapiteau pour chanter quelques notes, accompagner le vol d’un trapéziste, sans que son nom ne figure en grand sur l’affiche. Elle gagne trois sous, elle dort mal, mais elle respire. Elle se remet les pieds dans le réel, là où le succès n’a plus cours. Elle se répare au contact de la sueur et de la poussière.

Ce n’est qu’après cette longue parenthèse, après s’être installée un temps à Marseille pour regarder la mer et retrouver le goût de l’écriture, qu’elle accepte de revenir à la musique enregistrée.

En 2003, The Living Road arrive. Si le premier album était un incendie, celui-ci est une longue braise. C’est un disque nomade, polyglotte. Les morceaux glissent d’une langue à l’autre – l’anglais, le français, l’espagnol – sans que cela ne choque, parce que pour Lhasa, la langue n’est qu’un instrument de plus, une couleur sur la palette.

L’enregistrement reste gravé dans la mémoire des musiciens comme une expérience à la lisière du rationnel. Ils s’enferment dans une ancienne usine désaffectée de Montréal. Pour fuir la lumière crue des néons de studio qui tuent l’émotion, Lhasa exige qu’on ne travaille que la nuit. L’espace est éclairé à la bougie. Les techniciens racontent qu’elle entrait dans des états seconds derrière son micro, le corps tendu, les yeux fermés, au point que l’enregistrement tenait davantage de la veillée funèbre ou de la transe vaudou que de la séance de variété. Des titres comme Anywhere on This Road ou Con toda palabra naissent dans cette pénombre. Le disque est immense. La critique s’incline devant cette maturité neuve, plus épurée, où le jazz et les cuivres discrets viennent border sa voix de terre.

De sa vie privée, le public ne saura rien, ou presque. Lhasa ne transige pas avec l’intime. On sait son attachement féroce à sa tribu de frères et sœurs, son refus des mondanités. On sait qu’elle partage ses dernières années avec le photographe Ryan Morey, qui pose sur elle un regard doux et sans artifice. Pour le reste, rideau. Elle n’est pas de celles qui étalent leur linge sur les fils de l’époque.

C’est cette pudeur absolue qui rendra la fin de l’histoire si poignante.

En 2008, alors qu’elle prépare son troisième album, le verdict tombe : un cancer du sein, agressif, installé. Elle fait le choix immédiat du secret total. Elle refuse d’être la “chanteuse malade”, de voir la pitié altérer le regard de ceux qui écoutent ses chansons. Elle continue le travail.

En 2009 sort l’album éponyme, Lhasa. C’est son œuvre la plus dépouillée. Pour la première fois, elle abandonne l’espagnol pour l’anglais. Elle s’installe elle-même parfois au piano, effleurant les touches avec une économie de moyens qui serre le cœur. Elle apparaît sur scène les cheveux rasés. Les journalistes saluent un choix esthétique audacieux, une rigueur graphique. Elle sourit, répond aux questions avec une douceur lointaine, ne dit rien des séances de chimiothérapie qui lui usent les membres. Elle donne ses derniers concerts comme on donne un salut, droite sous la lumière, avant que le corps ne refuse de suivre.

La fin est une image de cinéma qu’on n’aurait pas osé écrire. Le premier janvier 2010, alors que le monde change d’année dans le bruit des bouchons, Lhasa s’éteint dans sa maison de Montréal, entourée de Ryan et de ses sœurs. Elle a trente-sept ans.

Cette nuit-là, une tempête de neige mémorable s’abat sur la ville. Une de ces tempêtes qui coupent les routes, effacent les trottoirs et jettent sur le monde un grand silence blanc, lourd et définitif. Comme si le paysage lui-même avait décidé de se mettre au diapason de cette voix qui venait de s’éteindre.

Il ne reste d’elle que trois albums studio. Trois jalons sur une route trop courte. Mais ces trois disques ont la densité des œuvres qui ne passeront pas de mode, parce qu’elles n’ont jamais cherché à y entrer. C’est une musique de bois, de peau et de sang. Une musique qu’il faut écouter le soir, quand le bruit du dehors se calme, pour laisser cette fille du grand chemin s’installer chez vous. Elle a des choses à vous dire, et sa voix n’a pas vieilli d’un jour_

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