Je n’ai pas de plaques à mon nom. Ni de titres. Ni de grandes preuves à fournir aux cousins. Mon inventaire est vite fait. C’est un inventaire d’absences.

On me regarde parfois comme celui qui a manqué le coche. Mais le coche allait trop vite. Il faisait trop de bruit sur les pavés. J’ai préféré descendre avant qu’il ne soit trop tard. En fait, non. Je n’ai pas choisi. Ce n’était simplement pas moi. J’ai posé mes mains sur mes genoux. J’ai attendu que le silence revienne.

Je les vois passer. Ils sont nombreux. Ils sont courageux. Ils portent le monde sur leurs épaules avec une persévérance qui m’étonne. Ils s’efforcent de briller, de tenir leur rang, de répondre aux appels. Ils sont pris dans le mouvement de l’heure.

Je ne les juge pas. Je les regarde avec une fraternité lointaine. Ils courent après une lumière que l’on dit nécessaire. Moi, j’ai découvert la pénombre. Elle est une alliée. Elle ne demande rien. Elle n’exige pas que l’on soit quelqu’un. J’ai le teint pâle de ceux qui préfèrent l’ombre des grands bois aux projecteurs.

Ils marchent droit. Ils ont des trajectoires. Ils ne voient pas le détail sous la chaussure. Leur esprit est déjà arrivé là-bas, au prochain rendez-vous. Ils ne sont pas cruels. Ils sont simplement pressés. Les attentes les poussent dans le dos.

Ma vie, je l’ai traitée comme un artisan traite une matière noble. On ne brusque pas le vivant. On ne contraint pas la fibre. J’ai cherché le point d’équilibre. Si la tâche demandait de s’endurcir, je préférais m’effacer. Si le succès exigeait de hausser la voix, je choisissais le murmure. Mon parcours est un sentier de traverse. Pas une ligne droite. Une courbe qui respecte le relief.

Aujourd’hui, mon patrimoine est une sensation. La fraîcheur de l’air. La précision d’un mot qui tombe juste. Une liberté qui ne pèse rien dans la poche. Un instant très présent. Une nature très vivante.

La forêt est une interlocutrice paisible. Elle ne demande pas de bilans. Elle ne vérifie pas l’utilité. Elle m’accueille parce que je ne cherche pas à la transformer.

Je marche.

Je lève le pied avec une attention de chaque instant. Je le pose dans l’espace libre. Entre deux tiges. Dans le vide laissé à mon intention.

On dit que je disparais. C’est le contraire. Pour la première fois, je me vois. Je suis à la bonne place. Celle d’un homme qui a cessé de lutter contre le courant.

Je ne marche pas sur les pâquerettes.
C’est ma façon de dire merci_

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