Le soleil de San Pedro tapait contre les vitres sales avec la précision d’un marteau sur une enclume fêlée. J’ai ouvert les yeux, la tête pleine de verre pilé et de bourbon tiède. La chambre puait le tabac froid, la sueur et un reste de parfum bon marché qui s’accrochait désespérément aux draps comme un naufragé à une bouée crevée. C’était le décor habituel de l’image zéro, le matin après la bataille, quand les lumières s’éteignent et que la réalité repasse le plat.

Et là, coincé entre le matelas affaissé et le mur gris, je l’ai vue. Une tache rouge vif. Un triangle de soie écarlate qui me narguait. Je l’ai fixée longtemps, la culotte, sans bouger, comme si elle allait s’envoler. Ce n’était pas à moi. C’était à l’une d’elles.

Le problème, quand on joue les collectionneurs de nuits qui se ressemblent, c’est qu’on finit par perdre le fil des propriétaires. La mémoire devient une boîte aux objets trouvés où tout se mélange. J’ai fait défiler les visages dans ma tête : la blonde au rire trop fort, la brune nerveuse qui fumait mes cigarettes à la chaîne, l’autre dont j’avais oublié le nom avant même qu’elle ne franchisse la porte. Laquelle avait laissé ce trophée écarlate ? Je n’en savais rien. C’était l’amnésie totale. L’amnésie de la luxure.

Mon téléphone a vibré sur la table de nuit. Un message. Pas d’elle. Juste une autre notification vide de sens. Elle, la mystérieuse proprio, elle n’appelait pas. Elle ne demanderait rien. Elle devait être en train de se refaire une beauté ailleurs, ou alors elle avait déjà trop de fers au feu pour se soucier d’un bout de tissu oublié sur mon champ de bataille. Elle devait se dire : « C’est chez qui déjà ? » Ou peut-être qu’elle s’en foutait royalement, déjà partie vers un autre amant, une autre chambre, un autre oubli.

Pendant une seconde, j’ai imaginé lancer un avis de recherche. Une photo de la culotte rouge avec la légende : « À qui le tour ? » Mais j’ai vite écarté l’idée. C’était plus sûr de ne rien faire. Plus sûr de ne pas passer pour le type qui ne sait plus qui a laissé quoi sur son lit de camp.

J’ai tendu le bras, accroché la soie du bout des doigts, un geste sec, sans sentiment. Je l’ai jetée dans le tiroir de la commode bancale. Le même tiroir où je rangeais les briquets vides, les bouchons de bouteilles et les cartes de visite froissées. Elle a disparu parmi les autres débris. J’ai refermé le tiroir. Le secret était gardé. Personne ne saurait. Sauf moi, et peut-être elle, quelque part, qui feignait de croire, elle aussi, que cette nuit-là avait été unique.

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Trois jours plus tard, le même soleil de San Pedro tapait toujours sur les mêmes vitres sales. La chambre avait légèrement changé d’odeur, une nouvelle couche de désordre recouvrait l’ancienne, comme une sédimentation de la fatigue. J’étais assis sur le bord du lit, à fixer le tiroir de la commode bancale.

La porte a cliqueté. C’était la rousse, celle qui a toujours un train à prendre mais qui finit par rater le dernier. Elle est entrée, a jeté son sac par terre et s’est affalée sur le matelas sans dire un mot. Elle sentait le vent froid et le tabac de contrebande.

On n’a pas beaucoup parlé. À quoi bon ? Les mots sont comme les pièces de monnaie, ils s’usent à force de passer de main en main. On a fait ce qu’on avait à faire, avec une sorte d’efficacité mécanique, comme deux ouvriers à la chaîne qui connaissent leur poste par cœur. C’était propre, rapide, et totalement dépourvu d’illusions.

C’est après, quand elle s’est levée pour se rhabiller, que le piège s’est refermé. Elle a cherché par terre, sous le lit, dans ses affaires. Rien. Elle a soufflé, agacée.

“Merde, j’ai paumé ma culotte. T’as pas vu une culotte noire, dentelle ?”

J’ai regardé le plafond, puis le tiroir. Le dilemme était là, ridicule et grandiose à la fois. Le type qui ne sait plus, ou le type qui triche ?

“Noire ? Non. Rien vu.”

Elle a juré encore une fois, a enfilé son jean à même la peau, a chopé son sac et s’est barrée sans se retourner. La porte a claqué, faisant trembler la vitre sale. Et le Soleil… tu sais.

Je suis resté seul. J’ai ouvert le tiroir. J’ai sorti le triangle de soie carmin, la culotte rouge de la première amnésique. Oui, carmin, c’est rouge, baltringue. Je l’ai tenue en l’air, à la lumière blafarde de la chambre.

Puis, je l’ai posée en évidence sur l’oreiller. Juste là où la tête de la rousse s’était posée quelques minutes plus tôt.

Le champ de bataille était prêt pour la prochaine escarmouche. La prochaine qui passerait par là croirait l’avoir oubliée… ou croirait que je l’avais gardée pour elle. Dans les deux cas, le mensonge continuerait de tourner, comme une vieille chanson rayée sur un juke-box bon marché.

J’ai refermé le tiroir vide. C’était plus sûr comme ça.

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La troisième s’appelait Sarah, ou peut-être Clara, ou je-ne-sais-quoi. Elle avait ce genre de prénom qui s’évapore dès qu’on éteint la lumière. Elle est entrée dans la chambre avec une sorte de curiosité polie, comme si elle visitait un musée des horreurs domestiques.

Elle a posé son manteau sur la chaise bancale. Ses yeux ont scanné les vitres sales, le cendrier plein, puis ils se sont arrêtés sur l’oreiller. Le triangle de soie rouge y trônait, insolent, comme une tache de sang frais sur un linceul gris.

Elle s’est approchée. Elle l’a soulevé entre le pouce et l’index, le bras tendu, avec une moue indéfinissable.

« C’est à qui, ça ? »

J’étais adossé au cadre de la porte, une cigarette éteinte au coin du bec. Je n’ai pas bougé d’un cil.

« À toi, non ? »

Elle a ricané, un petit son sec qui manquait de conviction.

« Rouge ? Je ne porte jamais de rouge. Tu le sais bien. »

« Pourtant, la dernière fois, il me semblait que… »

Elle a froncé les sourcils. Elle a regardé l’objet, puis elle m’a regardé. Elle a hésité. C’est là que le mécanisme du doute s’est enclenché. Elle s’est assise sur le bord du matelas, faisant jouer la soie entre ses doigts.

« La dernière fois… C’était quand, la dernière fois ? »

« Celle où on a fini la bouteille de gin. Tu étais pressée de partir. Tu as dû l’oublier contre le sommier. Je l’ai retrouvée ce matin en faisant le ménage. »

Le mot « ménage » était le plus gros mensonge du moment, mais elle ne l’a pas relevé. Elle fixait la culotte rouge. Elle cherchait dans sa mémoire un souvenir qui n’existait pas, un moment où elle aurait pu porter cette couleur, juste pour me plaire, ou par erreur.

« C’est vrai que j’étais un peu dans le gaz ce soir-là… » murmura-t-elle.

Elle a fini par la plier soigneusement et la glisser dans son sac à main. Elle préférait s’approprier le vêtement d’une autre plutôt que d’admettre qu’elle n’était qu’une ombre parmi d’autres dans cette pièce. Elle a feint de croire que c’était la sienne.

« Merci de l’avoir gardée. C’est gentil. »

Je n’ai pas répondu. J’ai allumé ma cibiche. La fumée a rejoint la poussière qui dansait dans le rayon de soleil. De San Pedro, ouais.

La boucle était bouclée. La rouge était partie, la noire de la rousse était toujours quelque part dans les limbes du matelas, et Sarah-Clara-ou-je-ne-sais-quoi repartait avec un trophée qui ne lui appartenait pas.

Le champ de bataille était de nouveau vide. Propre par omission. Rien, nada, walou, tipota_

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