L’ordalie. Un mot qui claque comme un couperet, mais qui, à l’origine, s’en remet au ciel. C’était le “Jugement de Dieu”. On ne discutait pas, on n’argumentait pas : on exposait son corps aux éléments. Le feu, l’eau, le fer. Si la chair résistait, si la peau guérissait, c’est que le Très-Haut avait validé l’innocence. Une preuve par la douleur, une vérité extraite du silence des organes.

Aujourd’hui, les bûchers sont éteints, les fers sont froids, mais les mots, eux, se souviennent. Ils portent les stigmates de ces épreuves. On parle, on s’exprime, et sans le savoir, on convoque les fantômes du jugement.

On a cru que les éléments savaient. Que l’eau, le feu et le fer avaient une opinion sur les hommes. Ils n’avaient pas d’opinion, mais ils ont laissé des traces. Voici la liste des vestiges.

« Baisser les bras » C’est l’ordalie de la croix. On ne se frappe pas. On reste debout. Les bras en croix. On attend. L’accusé et l’accusateur, face à face. Le premier qui laisse retomber ses membres a tort. Le ciel a choisi celui qui tient le plus longtemps. Aujourd’hui, on baisse les bras quand l’effort est trop grand. Quand on renonce. C’est l’aveu de la défaite par la pesanteur.

« En mettre sa main au feu » Le fer rouge. Le chaudron bouillant. On l’a dit. C’est l’engagement total. On parie sa chair sur sa parole. Si la peau guérit, la vérité est là. C’est la plus belle de nos cicatrices linguistiques.

« En mettre ma main à couper » Une variante plus radicale. Plus tardive, certes, mais née de cette même nécessité d’offrir une partie de soi en garantie. Si je mens, que l’on m’ampute. C’est le contrat du corps.

« Faire amende honorable » La nudité. La chemise seule. La torche de cire. On déambule. On s’humilie pour se racheter. On répare le lien avec les autres en montrant sa faiblesse. C’est une mise à nu qui permet de se rhabiller, enfin.

« Rester en travers de la gorge » L’ordalie du pain et du fromage. Le corsned. On avale le sacré. Si ça bloque, c’est que le crime est là, dans le gosier. Le mensonge est un obstacle physique. On ne digère pas la trahison.

« Trier sur le volet » C’est le tri. Le choix entre le bon et le mauvais. Sous le volet — ce petit tamis — on sépare. Dans certaines épreuves, on demandait à l’innocence de discerner le pur de l’impur dans des conditions impossibles. On a gardé l’idée d’une sélection extrême. D’une exigence absolue.

« Se jeter à l’eau » C’est l’ordalie par l’eau froide. On est lié. On plonge. C’est le saut vers le verdict. Aujourd’hui, on se jette à l’eau pour commencer quelque chose de difficile. On accepte le risque du jugement. On accepte d’être immergé dans l’inconnu.

« Sauver sa peau » Parce qu’au bout du compte, c’est de cela qu’il s’agit. Sortir de l’épreuve avec son intégrité. Ne pas être brûlé, ne pas être noyé, ne pas être marqué au fer rouge. Celui qui réussit l’ordalie a sauvé sa peau. Il l’a gardée intacte.

Tout est là. Dans la syntaxe. Dans les expressions de tous les jours. Nous portons une justice médiévale dans chaque phrase, sans même avoir besoin de juge_

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