Cette simple photographie est une iconographie amère, un de ces clichés où le désastre compose une beauté qui n’aurait pas dû être, une géométrie noire sur fond blanc.
C’est l’histoire, d’abord, d’une verticalité rompue, celle de l’Empire State Building, qui un jour de mai 1947 a servi de tremplin à une comptable, Evelyn McHale, vingt-trois ans. Elle cherchait le grand effacement, mais le destin a voulu que son corps s’écrase sur le toit froissé d’une limousine, au niveau d’une rue du monde où l’on gare ses promesses et ses regrets.

Et puis il y a l’œil, celui de Robert Wiles, étudiant photographe, qui est arrivé dans les quatre minutes pour capter la chose avant que l’ordre ne revienne.
Le résultat, c’est l’inverse du fracas. La violence de la chute a tordu l’acier comme une serviette usée, mais le corps, lui, semble avoir choisi sa propre pose. Elle repose là, sur sa béquille de tôle, son gant blanc intact, les chevilles poliment croisées, le collier de perles toujours ajusté. Elle n’est pas morte : elle médite dans son sarcophage automobile, le visage tourné vers un ciel qui ne l’aura pas retenue.
L’enquête, c’est toujours le froid regard qui succède au fracas. Le temps s’est figé autour d’un bruit sec, plus métallique que charnel, là où le corps d’Evelyn McHale est venu rompre la ligne du trottoir.

C’est l’arrivée des gyrophares, qui viennent éclairer le catafalque grotesque de la limousine écrasée, et le silence incongru posé dessus. Le regard de la rue s’est fait voyeur, dévoré par cette composition macabre qui défiait la gravité et la logique : une femme paisible sur une carcasse.
Puis vint la besogne, la montée des hommes en uniforme dans la haute cage de verre. Le détective, avec son regard d’algèbre, cherchant le précédent et non le sublime.

Ils ont trouvé l’aveu sur l’observatoire, un mètre d’acier du 86e étage. Une scène d’une méticulosité déconcertante : le manteau d’Evelyn, plié avec un soin d’avant-voyage, le sac à main sagement posé à côté. Des objets sages pour un geste définitif. C’était là que l’intimité avait préparé son grand départ public.
Et dans ce sac, le papier. L’encre qui tente d’expliquer l’inexplicable, transformant le secret en pièce à conviction. C’est là que le détective a pu lire le verdict de la jeune femme sur sa propre vie, les adieux formels à l’époux rêvé, le fardeau des tendances familiales.

L’enquête a ainsi mis en lumière le paradoxe absolu : l’extrême calcul du départ – le pliage, la note – mis en scène par l’extrême spectacle de l’arrivée. Elle voulait l’incinération discrète, elle n’a eu qu’un chef-d’œuvre involontaire, un fait divers figé dans l’éternité froide de la pellicule. La loi a classé l’affaire, mais la photographie, elle, refusait l’oubli.
Le magazine Life a saisi cet oxymore funèbre et l’a nommé “The Most Beautiful Suicide”. C’est ainsi que la posture de l’abandon est devenue une icône de l’immortalité, reprise plus tard par Andy Warhol dans sa série Death and Disaster. L’art a fait son œuvre de recyclage sur ce qui n’était qu’un dernier silence, figé dans une grâce sidérante et terriblement décalée. Une beauté de l’absence, une pure mélancolie de papier glacé.
Et c’est ainsi que la tragédie se conclut sur une ironie glacée.
Robert Wiles, l’homme qui a capturé l’image de la femme qui voulait absolument disparaître est lui-même devenu une figure presque fantomatique dans l’histoire de la photographie. Seul son cliché, connu sous le nom du « Plus Beau Suicide », est resté.
Barry Rhodes, le fiancé, l’homme sauvé malgré lui, a porté l’écho de cette non-union. Un mariage annulé, non par un refus dit, mais par la seule démesure d’une chute. L’ancien militaire est devenu l’homme qui devait vivre pour deux, avec le poids d’une femme qui l’aimait trop pour le salir de son propre malheur.

On dit qu’il a passé sa vie à éviter la photographie. Il refusait de voir l’icône, celle que le monde avait baptisée. Pour lui, la sérénité factice sur la tôle froissée n’était pas sa fiancée, mais une trahison. Il a préféré garder le souvenir de la femme, non la marchandise sérielle vendue par Life. Il a choisi l’ingénierie, les géométries simples de la Floride, loin de l’architecture fatale de New York. Une vie sans fard, sans tombe où déposer le reproche.
Et c’est là, dans cette distance, que le paradoxe d’Evelyn McHale s’achève. Elle avait réclamé l’oubli, la crémation discrète, l’anonymat de la cendre. Elle voulait que sa trace soit aussi courte que la chute.
Elle a obtenu l’éternité du papier.

Figée, gantée, cheville croisées sur la limousine : elle est devenue une lumière noire persistante, la plus célèbre des disparitions. Le monde a ignoré son ultime vœu de silence pour en faire une légende de la beauté brisée. Evelyn McHale est la figure même de ce que l’on ne peut pas brûler.
Enfin, dernière pirouette du sort : il fallait bien que le magazine qui achète et expose le grand effacement s’appelle Life.
La Vie elle-même qui vient faire son plus beau titre avec le prix de la fin. L’entité qui célèbre l’existence a fait son plus gros chiffre en vendant une absence, une négation. C’est l’ironie absolue, le commerce qui ne recule devant aucun oxymore.
C’est ça, le magazine Life : une lumière noire figée pour l’éternité, sur un papier glacé qui ne respecte ni le feu, ni le silence.

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