Elle s’appelait Eleanora Fagan. Un nom sec, sans musique. Elle est devenue Billie Holiday, un nom qu’elle a choisi : « Billie » en hommage à l’actrice glamour Billie Dove, son idole, et « Holiday » en reprenant le nom de son père, le guitariste Clarence Holiday, marquant son entrée dans la légende du jazz.

Une silhouette maigre qui portait le chagrin comme un fourreau de soie. C’est son ami, le saxophoniste Lester Young, qui, voyant son élégance malgré tout, la baptisa « Lady Day« . Un nom qui, lui, s’est incrusté dans le velours et la fumée, les trottoirs et les rêves brisés.

Elle n’a pas eu une vie, elle a eu une tranchée. Née à Baltimore en 1915, ses premières années n’étaient pas un conte, mais un inventaire de ce qui manque : un père absent, une mère trop jeune, la misère, et le pire qui puisse arriver à une gamine.

La survie, pour Billie, ne fut pas une option, mais une urgence. Le jazz, c’est le trottoir pour elle. À douze ans, la rue, la faim, puis la prostitution forcée dans les speakeasies de Harlem, avant de découvrir que sa voix, ce blues à fleur de peau, pouvait payer les factures.

« Le jazz, voyez-vous, n’est pas de la musique de salon. C’est l’histoire d’hommes qui triment et qui pleurent, et qui, parfois, rient un peu. »

Cette existence précaire a tracé la carte de ses dépendances et de ses affections toxiques. Si elle cherchait l’amour sur scène, dans la vie, elle ne trouvait que les mauvais hommes.

Elle était attirée par les brutes, les souteneurs, les hommes qui battaient et qui prenaient. Son premier mari, le trompettiste Jimmy Monroe, l’a initiée aux drogues dures. Son second mari, le gangster Louis McKay, l’a fréquemment battue, et pourtant, elle retournait vers lui, une fidélité masochiste à la souffrance qu’elle connaissait. Elle tentait de combler le vide de l’enfance par l’intensité de la douleur adulte.

L’alcool et les drogues sont rapidement devenus ses béquilles, ses anesthésiants pour une vie trop lourde à porter. Le gin le matin, puis l’héroïne pour éloigner les fantômes. La scène était son seul refuge de dignité, mais le rideau tombait toujours sur la même solitude, la même violence. Ses chansons ne sont pas des fictions, ce sont des comptes rendus de coups et de gueules de bois.

Son génie ? Son phrasé.

Billie ne chantait pas sur la musique, elle chantait avec elle, parfois contre elle, comme une amante capricieuse. Elle étirait les notes, les cassait, les murmurait. Elle traitait chaque mélodie comme une conversation intime, et le public n’était qu’un voyeur fasciné.

  • « Easy Living » (1937) : C’est le titre que je chéris. Il y a cette légèreté dans le thème, cet abandon à l’amour simple. Mais écoutez bien Billie : elle y injecte déjà une ombre, une fragilité. Le bonheur est là, mais elle sait qu’il est sur un fil, prêt à rompre. C’est la douceur avant l’orage, l’éternel sourire amer. Elle n’avait que 17 ans et déjà tant vécu.
  • « The Man I Love » et « God Bless the Child » (1941) : C’est dans ce dernier qu’elle livre une part de sa philosophie. Les paroles qu’elle a co-écrites disent : “God bless the child that’s got his own” (Que Dieu bénisse l’enfant qui possède ses propres biens). Un hymne à l’autonomie forcée, celle de l’enfant qui a dû se débrouiller seul.

Au milieu de tout ce chaos, il y eut l’exception, l’entente qui relevait de la télépathie : Lester Young. Leur rencontre au milieu des années 30 fut un souffle. C’est lui, le génie du saxophone ténor, qui l’a surnommée « Lady Day« , disais-je, et qu’elle a baptisé « Prez » (le Président). Sur scène, leur dialogue était un ballet sans corps, où la phrase vocale de Billie répondait au saxophone éthéré de Prez, se chevauchant, se complétant. Ils n’étaient pas amants au sens charnel – la tendresse était ailleurs, dans le partage musical et la protection mutuelle contre un monde hostile. C’était son refuge, son seul véritable partenaire d’âme dans la mélodie.

Puis, il y a le chant qui n’était pas seulement du jazz, mais de l’Histoire. « Strange Fruit » (1939).

Ce poème, écrit par Abel Meeropol sur le lynchage des Noirs dans le Sud, était un hurlement dans un pays qui préférait faire la sourde oreille. Elle le chantait au Café Society de New York, la lumière s’éteignait, un seul projecteur sur elle. Pas d’applaudissements après la dernière note. Un silence de mort, puis elle partait.

Cette chanson était un contrat qu’elle signait avec la tragédie. Et les autorités n’ont pas aimé ce contrat.

Anecdote amère : le Bureau Fédéral des Narcotiques (FBN), dirigé par Harry Anslinger, l’a ciblée. Pas seulement pour son addiction (qu’elle a développée sous la pression de la vie et des hommes), mais parce qu’elle chantait cette vérité trop crue. Elle était une icône d’activisme involontaire. Anslinger voulait la faire taire. Son arrestation en 1947, sa peine de prison, et surtout la révocation de sa « cabaret card » (le permis de chanter dans les lieux vendant de l’alcool à New York) étaient une punition politique. Ils ont détruit sa carrière, l’ont forcée à chanter dans des bouges, mais ils n’ont jamais brisé la voix.

Les années 50 ont vu la déchéance physique, mais l’élévation artistique. Les disques pour Verve, avec des titres comme « Lady in Satin » (1958). La voix est plus éraillée, plus brisée. Elle n’est plus la pipette de la jeunesse, mais un cornet à piston cabossé. Mais elle est plus vraie que jamais.

  • « Gloomy Sunday » : on l’appelle « la chanson du suicide ». Sous sa voix, elle devient un monument de mélancolie pure. C’est l’adieu murmuré, le bilan d’une vie où l’amour était un mirage et l’existence, un fardeau.

Elle est morte en 1959, à 44 ans, d’une cirrhose. Sur son lit d’hôpital à New York, les policiers étaient là, la menottant au lit alors qu’elle agonisait, accusée de possession de drogue. Le dernier acte d’une persécution abjecte.

Billie Holiday n’a pas survécu à l’Amérique. Mais l’Amérique n’a pas survécu à sa voix. Elle a tout donné à la chanson. Et à la fin, on lui a tout pris. Elle n’a laissé derrière elle que des enregistrements qui sont moins des chansons que des cicatrices sonores.
Des cicatrices sonores.

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