Le divan était un piège, une fosse molle.
Elle, treize ans, l’âge où le monde est une blague,
s’était translatée de son lit au canapé,
était vautrée comme un PNJ mal codé. 

La lumière bleue du téléphone sur la vague de son visage, le scrolling sans fin, un ballet de pouces sur un écran mince et sale.

Elle disait : « J’m’ennuiiiie. »
à qui veut bien l’entendre.
Il n’y avait que moi, elle le savait.
Ce refrain creux, l’écho des âmes sans vraie dalle.
Cette injonction à lui apporter une valeur ajoutée…

Elle répétait : “J’m’ennuiiiie.”
J’ai vu l’Ennui, je le connais, il était mon frère éclairant,
Mais cet ennui-là était de la camelote.
Un bruit de fond qu’on met pour se défaire de tout effort, la mort à petite goutte.

Alors j’ai saisi l’objet, ce petit dieu électronique.
Je l’ai arraché des mains, comme on retire un abcès.
Elle a hurlé. De surprise puis d’effroi.
Le silence est devenu pierre. 

« Vis ma vie, gamine. Vis ma vie de 1985 ! » J’ai balancé.

Elle ne voyait pas le soleil dans la poussière,
Elle ne sentait pas l’herbe, encore moins le petrichor.
Elle n’avait jamais observé les mini-araignées rouges.
A peine la forme des nuages et leur direction.
Elle n’avait rien à boire.
Que l’eau trouble des flux sans barrière.
Elle était libre et elle choisissait le noir.

Le truc, c’est ça : en 1985, l’ennui était vide.
Un vide qu’il fallait bien remplir, par un livre volé, des nounours guimauve à chourave à l’épicerie, une copine à impliquer au bout de la rue, un sale tour à jouer au voisin, une course rapide vers un horizon con, pour se sentir vivre.

Aujourd’hui, l’ennui est plein.
Plein de conneries, de visages faux, de bruits de cloches.
Plein d’infos sans lendemain.
C’est pire.
Quand c’est plein, on ne peut pas y mettre autre chose. 

Le silence est une menace. Le vide est un cadeau.

Alors, si elle s’ennuie, c’est qu’elle a peur du vide propre.
Laissez-la trembler.
Laissez-la devenir sa propre peau.
Le plus dur, ce n’est pas d’avoir un smartphone à la trappe…
C’est de se souvenir que les pires années sont celles qu’on rate
En faisant semblant d’être occupé. 

Allez, remettez-lui le téléphone, c’est foutu.
Reconnectez-la, c’est dead.

Mais au moins, vous l’avez dit.
Le désespoir, c’est d’abord une conversation manquée.

..

.

Quelques jours plus tard, ma fille m’a demandé de restreindre un peu plus son temps autorisé d’utilisation des applications sur son smartphone… « parce qu’elle ne veut pas que son cerveau se ramolisse… parce qu’elle ne veut pas ressembler à ses copines. » dit-elle

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