Un autre prix. Un autre foutu Goncourt ou Renaudot. On dirait un cancer qui revient tous les automnes, une bande de vieux messieurs en smoking, le foie saturé de Beaujolais, qui choisissent le livre qui va engraisser les poches de leur pote éditeur.

J’étais assis ici, dans ma cuisine merdique, avec un verre de scotch qui aurait dû tuer un cheval, et j’ai lu ce truc sur le Renaudot 2025. Une autre affaire. Une autre femme qui gagne. J’ai jeté un œil au pitch : Milady de Winter.

Milady. Maintenant, ça, c’est une dame.

Je connais mon Dumas. J’ai passé assez de nuits minables à lire sous une ampoule crasseuse pour savoir qui elle était. La garce, la séductrice, celle qui porte la fleur de lys. Celle qu’ils ont tous traquée et massacrée comme une bête. Parce qu’elle avait des couilles — et que ça, les hommes ne le pardonnent jamais à une femme, surtout pas au XVIIe siècle, surtout pas aux hommes qui s’appellent D’Artagnan, Athos, ou même Porthos, ce tas de viande boursouflée.

Alors, j’entends qu’une dame en 2025, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, a décidé de lui donner une âme, une histoire d’enfance pourrie, des motivations… Très bien. C’est cool. Il faut toujours soulever le caillou pour voir la vermine ramper, et montrer que la “méchante” était juste une femme qui se battait pour ne pas se faire écraser par une botte puante.

Mais j’ai lu le résumé de la fin. Et j’ai cassé mon verre.

Elle n’a pas gagné !

La beauté de Milady, le génie de Milady, la rage de Milady… tout ça aurait dû culminer dans un bain de sang digne d’un poème. Elle aurait dû égorger D’Artagnan pendant son sommeil. Elle aurait dû pendre Athos par ses propres bretelles. Et surtout, elle aurait dû monter au créneau, en talons aiguilles, pour le Cardinal de Richelieu — le pire de tous, le chef de la bande de la masculinité toxique, comme vous dites aujourd’hui. Ces connards qui pensent que le monde est leur bordel privé. Elle aurait dû tous les envoyer à l’enfer.

Mais non. L’histoire classique reprend le dessus. La morale, cette salope. Le méchant doit mourir pour que les “héros” puissent aller picoler tranquilles.

Ça me rend malade.

Alors, j’ai eu une idée. Une grande, belle idée spirituelle gorgée de spiritueux.

Imaginez que Milady ressuscite en 2025. Oubliez son petit destin romantique de victime. Elle revient, avec la même bague empoisonnée, la même beauté fatale, mais avec une mission bien précise : nettoyer la pourriture littéraire.

Mais attendez. Il y a un truc qui cloche. Un gros truc dégueulasse.

J’entends que la dame, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, est montée sur l’estrade, a souri aux caméras, et a pris le chèque. Ou au moins la gloire. La saloperie de gloire du Renaudot. Le feu vert pour vendre un demi-million de bouquins aux ménagères et aux intellos du dimanche.

Non.

Un véritable artiste, un écrivain qui a vraiment quelque chose dans le bide et qui n’écrit pas juste pour la reconnaissance et le fric rapide, ne se compromet pas avec cette mafia de vieux dégueulasses.

Le prix est nauséabond. Ces vieux jurés sont des vautours. Accepter leur reconnaissance, c’est pisser sur l’art, c’est dire : « D’accord, je suis des vôtres. Je suis rentré dans le club. »

Milady de Winter n’aurait jamais fait ça. Elle aurait craché sur l’invitation.

C’est ça qui me rend fou. L’Histoire, la vraie, elle a déjà montré la sortie.

En 1951, il y a eu un type, un vrai, qui s’appelait Julien Gracq. Ils ont voulu lui donner le Goncourt pour Le Rivage des Syrtes.

Et ce qu’il a fait ?
Il a dit : « Allez vous faire foutre. »

Il a refusé le prix. Il a dit que le spectacle autour de ces récompenses était obscène et que ça salissait la littérature. Il l’a dit haut et fort. Il a renvoyé les sous, les honneurs, la presse et les vieux cons du jury à leur médiocrité. C’est ça, la vraie décence. C’est ça, le seul geste littéraire que ces prix méritent.

Alors, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, tu écris sur Milady, la rebelle qui se bat pour sa liberté, et derrière, tu t’agenouilles devant la pire des institutions ? C’est une trahison. C’est comme si Milady, après avoir échappé à la torture, allait se coucher dans le lit du Cardinal de Richelieu.

Non, il faut aller jusqu’au bout. Si Milady revient en 2025 pour nettoyer Drouant

Elle entre chez Drouant. La salle est pleine de ces vieux bonshommes qui ont l’air de sentir le moisi des bibliothèques et l’eau de Cologne bon marché. Ils sont là, le jury Goncourt, le jury Renaudot, leurs vestons maculés de sauce, en train de débattre pour savoir si le roman de l’éditrice de leur maîtresse est meilleur que celui de leur propre neveu.

Milady n’a pas besoin de parler. Elle n’a besoin que de ses yeux. Et de son flingue.

Click. Le premier qui s’appelle Bernard. Click. Le deuxième qui fait partie du jury depuis 1980. Click, click. Tous ces vieux mafieux, ces “hommes de lettres” qui ont passé leur vie à ignorer les vrais génies parce qu’ils écrivaient trop sale, trop honnête, trop à poil.

Elle n’aurait pas besoin d’un roman pour justifier ses actes. Juste d’une bouteille de javel pour nettoyer le tapis et d’une petite note :

« Vous avez raté la vraie histoire. Celle où la femme ne s’excuse pas. Celle où elle gagne et ferme votre putain de prix pour toujours. Maintenant, buvez ça. C’est du VRAI poison. »

Milady de Winter, c’est l’essence même de l’anti-Renaudot. C’est le chaos, le désir, la violence brute de la survie.

Puis, la dernière balle. Elle la garde. Elle la garde pour l’auteur.

Elle retrouve Adélaïde de Clermont-Tonnerre, peut-être en train de dédicacer, le sourire aux lèvres, une pile de livres à côté. Et Milady lui murmure, d’une voix douce et glaciale :

« Je t’ai donné une histoire pour te battre contre eux. Pour cracher sur leur argent, sur leur reconnaissance facile. Et toi, tu as accepté leur prix ? Tu t’es compromise avec la racaille ? On ne peut pas être une rebelle dans son roman et une putain de larbin dans la vie. »

Click. La balle est pour l’écrivain qui s’est vendu.

Le seul Prix Remaudot qui vaille, c’est celui que l’on refuse. Le reste n’est qu’un tas de mots inutiles vendus pour de l’argent sale.

Ce roman est une bonne idée. Il fallait le faire.

Mais la prochaine fois, Milady, pour l’amour de Dieu et du whisky, prends un couteau et finis le travail.

Le monde de la littérature a besoin d’être décapité de temps en temps.

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