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Serge :
[Prenant une longue bouffée, puis saisissant son verre]
Ah, le Negroni. Trois mesures, un péché. Et surtout, une histoire de mépris.
Buko :
[Grogne, sirote bruyamment]
Le mépris est la seule chose honnête qu’un homme puisse avoir. C’est quoi l’histoire ? Encore un de ces aristos italiens qui s’ennuient ?
Serge :
C’est plus beau que ça, Buko. C’est l’histoire de Camillo Negroni, un type qui a vécu aux Amériques. Un aventurier, peut-être même un cow-boy en Toscane, qui aimait ce qui cognait. En 1919, à Florence, son truc habituel, c’était l’Americano : Campari, vermouth, eau gazeuse.
Buko :
De l’eau gazeuse ? Une boisson de gonzesse pour le thé de l’après-midi.
Serge :
Exactement ! Et c’est là qu’il y a du génie. Le Comte Camillo, fatigué par cette légèreté, regarde son barman, Fosco Scarselli, et tient à peu près ce langage : « Enlève cette eau de bain ! Mets-moi du Gin ! » Il a remplacé la faiblesse par la puissance sèche de Londres. Il a transformé une limonade amère en une bombe.
Buko :
[Hoche la tête]
Il a exigé que sa boisson lui ressemble. Forte et sèche. L’ennui est un moteur plus puissant que la vertu.
Serge :
Le secret n’est pas de hurler, c’est d’atteindre la juste note amère. La formule est enfantine : $1+1+1$. Un tiers de gin pour l’os, un tiers de vermouth pour la graisse, un tiers de Campari pour le sang rouge.
Buko :
Le prix à payer. Ce Campari, c’est l’amertume du monde dans un verre. Ça pique. C’est trop réfléchi. J’ai connu des alcools qui n’essayaient pas d’être si élégants quand ils vous défonçaient le foie.
Serge :
C’est ça, la subversion ! C’est l’intelligence de l’ivresse. D’ailleurs, le grand Orson Welles, il avait tout compris en filmant à Rome. Il a dit la seule chose sensée sur cette mixture :
« Les amers sont excellents pour votre foie, le gin est mauvais pour vous. Ils s’équilibrent l’un l’autre. »
Buko :
[Rit d’un rire rauque, s’approchant du comptoir]
L’équilibre… C’est ce que les gens normaux cherchent. Nous, on cherche la vérité sans filtre. Et la vérité est amère. Tu sais ce qu’on raconte, Serge ? Que l’amour de l’amertume serait le seul point commun entre tous les sociopathes. Tous les salauds raffinés du monde, ceux qui sourient pendant que tout brûle, aiment ce goût.
Serge :
[Un léger sourire traverse son visage]
Je le savais. Le Negroni n’est pas un cocktail. C’est un test de Rorschach pour âmes tordues. Il faut aimer le goût de la trahison pour l’apprécier vraiment. Le gin vous dit « chic », le vermouth « mélancolie », et le Campari, c’est la sociopathie dans la bouteille.
Buko :
Et pour finir, ce cirque de fruits. Pourquoi une orange ? Une tranche qui fait semblant d’être gaie. L’Americano, l’ancêtre merdique, avait un citron. Pourquoi le switch ?
Serge :
[Écrasant le zeste au-dessus du verre pour libérer les huiles]
Pour marquer la rupture, mon vieux. Le barman, Fosco Scarselli, pour honorer la nouvelle mixture, le nouveau cocktail du Comte Negroni, a mis une tranche d’orange à la place du citron. C’est la signature. C’est la touche florentine. La tristesse est trop facile, Buko. L’orange est la fausse joie italienne. Elle promet la douceur pour mieux vous livrer à l’amertume.
Buko :
C’est donc un mensonge sophistiqué. Je peux respecter ça. C’est ce qui fait que ce cocktail n’est pas un lâche. C’est ce qui a permis à la famille Negroni de créer une distillerie. Le snobisme, c’est bon pour les affaires.
Serge :
[Lève son verre]
Anthony Bourdain l’appelait son cocktail parfait. Un verre pour ceux qui comprennent qu’on boit non pas pour se souvenir, mais pour apprécier la délicieuse complexité de l’oubli. À Camillo, au génie de l’excès !
Buko :
[Claque son verre contre celui de Serge]
Aux sociopathes et à l’amertume !

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