BUKO [crachant presque ses mots] :

Putain ! Regarde-moi ce type ! La chair qui fond, le cœur visible… Et tout ça pour quoi ? Pour une gonzesse ? Merde. Ce Grosz, il a capté le truc : quand tu te fais baiser par la vie — ou par une femme, c’est souvent la même chose — ça te laisse comme ça : un squelette qui attend d’être un peu moins saoul. C’est l’histoire de la misère, l’histoire que je raconte dans Factotum : on attend d’être viré, on attend d’être à sec.

SERGE [voix douce, fumée de cigarette] :

Cher Buko, tu es d’une confondante simplicité. Il ne s’agit pas d’une gonzesse ordinaire. C’est l’âme qui se délite, la structure de l’être qui se fait la malle. Regarde cette élégance dans la détresse : l’espace vide, la ligne qui tremble. Ce n’est pas le cœur qu’on voit, c’est l’architecture de la peine ! L’amour, chez nous, ça te vide, ça te laisse aussi nu que… la voix de Jane quand elle te quitte.

BUKO [buvant une gorgée et essuyant sa bouche] :

L’architecture de la peine ? Moi, je vois un type qui a trop bu de mauvais vin blanc et qui regrette son choix. On voit le flingue à travers le costard ! Il est à deux doigts de se foutre en l’air. C’est ça, le vrai Malade d’amour : celui qui a cru qu’il y avait autre chose que de la sueur, du mauvais whisky, et une chambre minable !

SERGE [souriant d’un air entendu] :

Tu rates le décor, Buko. Regarde par la fenêtre : l’incendie, les croix. Ce n’est pas le comptoir d’un bar miteux. C’est Berlin, 1916. Le monde explose, et lui, il reste assis. C’est le sommet du dandysme de l’effondrement. Il est trop chic pour mourir en courant. Sa déchéance est une posture. Il a fait de sa maladie une œuvre. L’art, c’est faire de la décomposition une nature morte. Il faut un peu d’élégance pour ça.

BUKO [pointant le squelette au fond de la pièce] :

Posture ? J’appelle ça de la mollesse ! Et Berlin, la guerre… tout ça, c’est de la merde en conserve. Moi, je l’ai vue, la guerre, elle est dans tous les bars. Elle est dans toutes les paires de Women qui te trahissent. Qu’elle brûle, la ville ! De toute façon, elle n’est qu’un décor pour qu’on puisse continuer à baiser, à boire, et à attendre la fin. Ce type est malade, oui, mais de la maladie la plus courante : celle d’être vivant.

SERGE :

Buko, la lucidité sans l’envie, c’est un poème, non ? Un poème long, lent, sans refrain. Moi, je vois dans ses yeux l’ennui sublime de ceux qui ont tout compris trop tôt. L’ennui est une forme d’élégance que tu ne maîtrises pas, Buko. Tu es trop bruyant.

BUKO [regardant attentivement le tableau, puis SERGE] :

Attends. Attends une seconde, Serge. Tu dis qu’il est “trop chic pour mourir en courant”. Et qu’il a “tout compris trop tôt”…

SERGE [hochant la tête lentement] :

Oui. Il a atteint le point où l’existence est une salle d’attente. C’est le bruit de la dernière pulsion qui s’épuise. Il n’y a plus de mélodie, Buko, juste la note finale du vide.

BUKO [prenant une grande goulée, puis posant la bouteille sur le sol] :

Bon. Peut-être. L’amour, l’art, la guerre… tout ça te vide. Ça te vide le portefeuille, ça te vide la tête. Que ce soit une pute dans un bar ou l’idéal d’une grande toile, à la fin, ça te laisse aussi vide que ce tableau. Sans os, juste un peu de tripes qui flottent. On est tous un peu ce Malade d’amour, en fait. On a juste pas la décence d’avoir l’air aussi mort.

SERGE [souriant] :

Exactement, BukoGrosz n’a peint ni un amoureux, ni un poète, ni un ivrogne. Il a peint un candidat à l’absence. Et nous le sommes tous.

Et regarde ça : le chien blanc. Il devrait être le symbole de la fidélité, n’est-ce pas ? Mais il est mort d’ennui. Il est la preuve que même la loyauté a tiré sa révérence devant tant de pathétique.

BUKO [semblant avoir soudain une bonne idée] :

C’est pas l’ennui, c’est la faim, Serge. Ce chien, cette chienne, même, je sais comment elle s’appelle. Elle s’appelle Scylla ! Et elle a été laissée là par une de ses Women, celle qui devait s’appeler Charybde. Il a navigué entre les deux, il a tout perdu, et il est resté avec la chienne. Ou la chienne aura préféré sa compagnie tiède. C’est ça, la double fatalité, Serge : la garce et l’animal. C’est ça, la vraie déchéance.

Bref. cette croûte de George Grosz, Berlin, 1916 a quasi cent dix ans ! On pourrait peut-être s’autoriser à y voir ce qu’on veut, hum ?

Un candidat à l’absence, tu disais, Sergio ?… J’aime bien ça. On boit à l’absence ?

SERGE :

Avec plaisir. Puis absentons-nous…

(Ils s’éloignent ensemble, le silence de Grosz les ayant étrangement réconciliés.)

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