Il y a d’abord le nom, qui claque un peu. Chet. Un son court pour une si longue absence. Chesney Henry Baker Junior. On garde le diminutif, il est moins encombrant, plus facile à porter sur une couverture de vinyle.

Pour l’heure, il est 3h33 et je ne dors pas… plus.

Il est arrivé d’Oklahoma avec cette beauté qui n’était pas la sienne, elle lui avait été prêtée. Une mâchoire droite, un regard un peu absent, comme s’il écoutait toujours une musique qui n’avait pas encore commencé. On l’a appelé le Prince du Cool, parce que le monde avait besoin d’un prince. Il jouait dans les lumières faibles de la Californie, là où le soleil est une promesse et l’ombre, une menace.

Sa trompette n’était pas faite pour l’éclat. Elle n’était pas là pour crier, ni pour forcer le pas. C’était un souffle, un murmure doux qui racontait des choses qu’on préférait ne pas entendre. Une ligne claire. Toujours. Pas d’ornement, pas de surcharge. Une économie de mots dans la bouche du laiton.

My Funny Valentine.

La mélodie s’installe. Elle glisse. C’est la beauté du renoncement avant même d’avoir essayé. Sa voix ? Presque un accident. Elle n’était pas là pour chanter, juste pour donner la réplique à l’instrument, dans un dialogue fatigué. Il y a, dans son chant, la fragilité d’une vitre déjà fendue. On écoutait cet homme et on comprenait que le mal était déjà fait. Il jouait comme s’il s’excusait d’être là.

C’est ça, le Cool. La beauté avant l’effondrement. L’attente. L’attente du froid.

Mais l’attente, c’est ce qu’il y a de pire. Et le cool, ce n’est qu’un mot inventé par des types qui portaient des blazers trop serrés.

La vérité, c’est qu’il était toxique, ce gosse. Et pas seulement pour les autres. La beauté, ça use. C’est une dette. Il faut la payer avec du temps, de l’argent et des mauvaises nuits. Il a pris l’autre voie, la seule honnête pour un type comme lui : celle du néant.

Il n’y a pas de poésie dans l’héroïne. C’est un travail mécanique, une affaire de veines et de cuillères. L’addiction n’est pas une maladie romantique, c’est juste de l’ennui amplifié, un moyen rapide d’atteindre l’indifférence. Il n’y a rien de plus ennuyeux que de se défoncer. Sauf de se défoncer tous les jours, dans une succession de chambres d’hôtel crasseuses et de petits clubs qui sentent la bière rance.

Il a échangé les lumières douces de Los Angeles contre le froid moite de l’Europe. Un pays de plus, une cellule de plus, une dette de plus. L’Europe l’aimait parce qu’elle adorait les artistes brisés, ça leur donnait un air intelligent. Il était beau, il était désastreux, parfait pour la carte postale.

La musique ? C’était juste le moyen de payer la prochaine dose. Le laiton était devenu lourd, les lèvres faisaient mal. Il avait perdu ses dents, foutu sa gueule en l’air, mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire ? Le son était toujours là. Faible, certes, mais d’une faiblesse si têtue qu’elle tenait lieu de force.

Il jouait à travers le dommage. Il ne jouait pas malgré l’aiguille, il jouait à cause d’elle. C’était la bande-son de sa propre désintégration.

Il est mort comme un détail, à Amsterdam. Une fenêtre ouverte, une chute, l’asphalte froid. On dit que c’était un accident. Ou que le vent l’a poussé. La poésie, encore elle. La vérité est qu’il cherchait la sortie depuis le premier jour. C’était ça, la ligne droite qu’il jouait à la trompette : le chemin le plus court vers la fin.

Ce qu’il nous reste, c’est l’enregistrement. Cette voix cassée, ce filet de trompette. Ce n’est pas de l’espoir. C’est juste le bruit résiduel d’un homme qui a cherché la paix dans le chaos et qui l’a trouvée, enfin, dans le silence de l’extérieur.

Un homme beau. Un homme doué. Une tragédie banale dans un costume de luxe.

Le mythe survivra. Les jeunes filles continueront de s’imaginer l’amour en écoutant I Fall In Love Too Easily. C’est le boulot des artistes : nous laisser un beau mensonge pour tenir le coup.

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